Impressions de mon dernier déplacement en Russie du 4 au 8 juin 2017

A l’occasion d’un déplacement en Russie du 4 au 8 juin derniers, j’ai pu rencontrer plusieurs représentants de la communauté française ainsi que divers acteurs de la vie politique et sociale russe. Ce déplacement m’a aussi permis de faire le point sur la situation de nos établissements scolaires de Moscou et de Saint Pétersbourg.

 

Au Conseil de la Fédération

Au Conseil de la Fédération, le lundi 5 juin, avec Monsieur Cédric Etlicher, Conseiller consulaire j’ai été reçu par Monsieur Vladimir Djabarov, vice-Président de la Commission des Affaires étrangères, et les Messieurs les Parlementaires Rafail Zinourov et Igor Morozov. Ma dernière rencontre avec Monsieur Djabarov avait eu lieu en avril 2014 dans la foulée de l’annexion de la Crimée : elle avait été marquée par des échanges très vifs entre nous. Cette fois-ci ce fut l’occasion de constater que la Commission des Affaires étrangères du Conseil de la Fédération voyait positivement la rencontre entre les Présidents russe et français qui s’était tenue la semaine précédente à Versailles et les annonces qui l’avaient accompagnée, marquant une volonté de dépasser les différences d’analyse et de perception pour agir en commun partout où cela pouvait se justifier.

Nous avons ainsi, instruits de l’expérience des Français vivant en Russie, proposé de travailler sur l’ensemble des dispositions limitant la mobilité des ressortissants russes en France et français en Russie. D’abord en soulignant l’existence d’un programme Vacance-Travail peu connu et dont les possibilités d’utilisation sont du coup mal exploitées ; en marquant la volonté de pouvoir reprendre les négociations sur la libéralisation des visas pour les ressortissants russes souhaitant se rendre dans la zone Schengen ; enfin en travaillant sur une convention de sécurité sociale qui assurerait plus de mobilité et permettrait à ceux qui cotisent actuellement aux prestations sociales russes en résident temporaire de pouvoir bénéficier d’un droit à la retraite et de cumul des années cotisées dans les deux pays. Il conviendrait aussi qu’un étranger ayant cotisé en Russie ait, à l’instar d’un russe, droit à une retraite lorsqu’il ne vit plus sur le territoire de la Fédération de Russie. Ces questions devront être à l’ordre du jour des réflexions annoncées par les Présidents russe et français pour renforcer les liens entre les sociétés civiles de nos deux pays.

J’ai insisté sur l’importance qu’aurait pour l’Union européenne à voir la Russie s’impliquer dans le respect des engagements pris lors de la conférence COP21 de Paris. La décision de Donald Trump doit rester isolée, et ses conséquences en matière d’émission et d’implication dans le financement d’investissements écologiques limitées au maximum. Voir la Russie, en raison de sa position de fournisseur d’hydrocarbure, mais aussi de « puit de carbone potentiel » par sa géographie, ses forêts et ses espaces, jouer un rôle majeur dans ce domaine est essentiel : ce doit être une ligne de coopération renforcée entre l’Union européenne et la Russie.

Nous avons convenu qu’au cours de la dernière période, la France et la Russie, malgré des positions parfois éloignées, avaient pu à l’occasion de la crise ukrainienne, lors des Accords de Minsk, ou à l’occasion de la décision de ne pas livrer les deux navires de type « Mistral » à la Russie, trouver des positions respectant les positions de chacun et préservant le dialogue.

Je n’ai pas eu de réponse sur la situation en Tchétchénie, dont le « chef » Ramzan Kadyrov, semble de plus en plus se comporter comme celui d’un état indépendant, à l’idéologie rétrograde et attentatoire aux droits des personnes. Je pense en particulier aux attaques contre les homosexuels qui se sont multipliées au cours de la dernière période.

Les questions qui m’ont été posées sur la situation en France à la suite de l’élection d’Emmanuel Macron soulignent le décalage entre la perception qu’ont donnée les médias russes de la situation en France et notre réalité. Nous divergeons aussi, tout autant qu’il y a trois ans, sur l’appréciation de la situation en Ukraine…

 

Avec l’association « Mémorial » et avec des membres de l’opposition, dont certains engagés auprès de Monsieur Alexeï Navalny

Au cours d’échanges avec plusieurs sociologues et politologues, nous avons évoqué la limitation dans le fonctionnement des ONG dès lors qu’elles recevaient de l’aide de l’étranger. Cette contrainte affaiblit leur capacité de fonctionnement et les conduit à perdre en crédibilité auprès des Russes. L’usage d’ outils administratifs et judiciaires comme moyens de pression est de plus en plus courant. Ces observations conduisent mes interlocuteurs à être prudents sur l’architecture du forum des sociétés civiles annoncée à Versailles. Ils sont en effet très réservés sur le fonctionnement actuel du forum germano-russe qui a pourtant servi d’exemple à la proposition faite à Versailles.

Mes interlocuteurs ne furent pas non plus sans critique des évolutions du droit et des pratiques en France depuis 2015. La loi sur le renseignement en particulier (même si en Russie les dispositions sont plus dures et obligent les opérateurs à conserver l’enregistrement de l’ensemble des conversations effectuées à disposition des autorités durant plusieurs mois), mais aussi les dispositions en matière d’assignation à résidence et d’interdiction de manifester. Ces remarques soulignent combien il est important pour la France et son gouvernement d’avoir aujourd’hui le courage de sortir d’un état d’urgence qui pèse sur notre crédibilité en matière de défense des droits et libertés.

Depuis 2013 et le début de la crise économique en Russie (qui précède l’action de le Russie en Ukraine les sanctions et ses conséquences sur l’économie russe), le pouvoir d’achat des Russes s’est dégradé. Beaucoup moins de Russes voyagent à l’étranger et la destination « France » est particulièrement mise à mal. Cette dégradation de la situation joue aussi sur les moyens de l’état : moyens pour assurer la cohésion sur l’ensemble du territoire, ceux donnés aux « structures de force », qui sont beaucoup plus sous tension, contraintes à la fois par plus de pression sociale (les manifestations des dernières semaines dans certaines villes furent très importantes par rapport à ce qui est habituellement observé), ceci dans un contexte de baisse des revenus de l’état qui ne permet d’augmenter les fonds alloués aux forces en charge du « maintien de l’ordre ».

Nombreux sont ceux qui, en Russie, à l’instar de nos interrogations en Europe, considèrent qu’en 2013/2014 l’exécutif russe a changé dans ses orientations, dans ses motivations. Auparavant, l’équilibre recherché, le « pacte social » entre le pouvoir politique et le pouvoir économique était clair. Depuis les intérêts des uns et des autres divergent et cela rend la situation plus difficile à décrypter. Une « guerre des élites » est en cours. Elle est parallèle à l’émergence d’un mécontentement de plus en plus visible dans la population, en particulier parmi les jeunes, sur des sujets comme la corruption ou le fonctionnement de l’Etat. Cette colère s’exprime via internet sur les réseaux sociaux où les plus jeunes qui sont de plus en plus imperméables à la vision officielle de la TV russe ont accès à une information alternative. Cette jeunesse s’exprime aussi en masse dans la rue où désormais les forces de police doivent la contenir en évitant tout recours à la force et à la violence. Cette mobilisation marque dans la société russe l’élargissement et la popularisation d’un mécontentement populaire qui s’exprimait déjà au travers de la  « grève des camionneurs ».

Nulle doute que la mobilisation de cette « génération Poutine » constitue un  phénomène qui affaiblira un pouvoir s’appuyant en grande partie sur une « histoire officielle » et un monopole encore important de la presse comme pourvoyeur d’informations.

L’évolution de la situation en Tchétchénie est aussi inquiétante. Certains prétendent que Kadyrov serait l’atout moyen-oriental de Poutine, son moyen d’influence et de liaison avec des groupes historiquement peu liés à la Russie. Mais la plupart, au contraire, semble considérer que la solution à la guerre de Tchétchénie choisie par V. Poutine et qui a engendré l’émergence de Kadyrov pourraient pour la Russie et pour le monde devenir aussi dangereux et incontrôlable que les actions des Etats-Unis en Afghanistan dans les années 80. Poutine lui-même accrédite cette thèse lorsqu’il indique ne pas être au totalement au courant de ce qui se passe dans son propre pays…

Cette situation est inquiétante, car c’est tout l’équilibre de l’après-guerre de Tchétchénie qui pourrait être remis en cause. A la veille d’une nouvelle élection présidentielle, la Russie se trouve en fait face à quatre enjeux qui vont peser sur son rapport au monde et sur son évolution :

  1. La situation en Ukraine. Même dans l’opposition, beaucoup de personnes ne mesurent pas la différence d’évolution et de perception des sociétés russe et ukrainienne depuis 15 ans. La manière avec laquelle la Russie a annexé cette partie du territoire de l’Ukraine est saluée (alors que nombreux sont ceux qui considèrent l’intervention dans le Donbass comme un échec). Concernant la Crimée, le retour à une situation acceptable pour la communauté internationale et qui n’aurait pas de conséquences lourdes sur la crédibilité interne de l’exécutif russe quel qu’il soit ne semble pas possible.
  2. La situation en Tchétchénie. Elle est à l’origine de l’élection de Vladimir Poutine en 2000 et la solution alors trouvée, avec une grande autonomie donnée à Kadyrov a semblé fonctionné. Aujourd’hui, le rôle, l’action et l’influence de celui-ci en Russie commencent à être une difficulté. Pour Poutine, le reconnaitre serait reconnaitre avouer une faute sur un point crucial de sa politique. Mais pourra-t-il tenir longtemps cette ligne ? Cette interrogation sur l’évolution de la Tchétchénie et ce qu’il convient de faire traverse aussi l’opposition.
  3. Economiquement la Russie continue à montrer ses faiblesses. Les années 2000 furent bonnes, en raison de l’évolution du cours des manières premières et de l’énergie. Depuis que ce n’est plus le cas, la rente énergétique ne permet plus de maintenir l’économie à flot. Les sanctions économiques rendent plus difficile l’accès aux financements internationaux. Conjuguées à l’embargo décidé par Moscou sur les produits agroalimentaires, cela a engendré des initiatives russes de substitution des importations par de la production intérieure. Des investissements ont été réalisés et dans certains domaines le pays est presque devenu autosuffisant (notamment pour certaines viandes…). Mais les prix de production, l’accès aux technologies et l’environnement des affaires limitent ces progressions. La substitution de produits traditionnellement importés par des produits russes marque aujourd’hui le pas.
  4. La relative dépendance de la société russe aux médias traditionnels servant une ligne éditoriale très marquée, rend celle-ci peu préparée à accepter des changements qui permettraient à la Russie de jouer son rôle de pays développé européen. Les médias en ligne permettent à une minorité active d’être à niveau, mais ils n’ont qu’une audience limitée sur l’ensemble de la population. C’est sur cet aspect-là, pour éveiller et donner une conscience citoyenne, plutôt qu’en pariant sur une victoire électorale prochaine que se mobilisent de nombreux Russes pour l’émergence d’une Russie moderne et démocratique à l’occasion des élections présidentielles de 2018.

Mieux se connaitre est une condition pour arriver à mieux travailler ensemble. Vladimir Poutine reçoit lors de la campagne présidentielle française Marine Le Pen. Mais cela veut-il dire qu’elle avait sa préférence ? Ou qu’il souhaitait envoyer un message de soutien ? On peut le supposer, mais ce n’est pas sur une rencontre que nous pourrons établir avec certitude une appréciation de cette nature. A la lumière des doutes et questions que se posent ceux qui veulent travailler durablement avec la Russie, rencontrer plusieurs représentants d’une société qui bouge et s’interroge sur son avenir et celui de son pays est important. Je remercie ici les personnes qui ont rendu ces rencontres possibles et celles qui y ont participé.

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