Retrouver l’esprit de Rome

En réponse au Brexit : Retrouver l’esprit de Rome

C’était le titre, ambitieux, de la conférence organisée par les Commissions des Affaires étrangères et des Affaires européennes du Sénat le 15 mars dernier. L’objectif : la présentation d’un rapport sur l’après-Brexit réalisé par des membres de ces deux commissions sénatoriales devant des étudiants Erasmus et les ambassadeurs des membres de l’UE (hors UK) en présence des membres de ces commissions. J’en suis ressorti sonné. Devant des ambassadeurs s’essayant à l’exercice, devant de nombreux étudiants Erasmus à qui la parole n’a été donnée à l’un d’entre eux qu’une seule fois -pour qu’il s’entendre répondre que sa question était bonne, mais trop audacieuse- , nous avons eu droit durant deux heures au déroulé d’une feuille de route où la génération politique qui porte, à droite, depuis 20 ans la responsabilité de la politique européenne de la France a souligné que oui, cela allait mal en Europe. Mais que, pour en sortir, il ne fallait surtout pas changer la méthode.

J’aurais rêvé que l’on aborde la nouvelle période qui s’ouvre avec la conviction que le projet européen est toujours actuel, que pour lui donner de la force il importe de rendre ce projet aux citoyens, de leur en donner le contrôle. Aujourd’hui l’enjeu n’est plus le partage de souveraineté entre les Etats. Ou plutôt l’enjeu n’est plus essentiellement celui-là. Le nœud maintenant, c’est d’avoir des états membres qui acceptent un partage de souveraineté sur l’Union européenne avec les citoyens : ce n’est pas gagné. Quelle était cette question audacieuse esquivée par Jean-Pierre Raffarin au nom du devoir de non-ingérence dans les affaires intérieures de la Grande-Bretagne ? Tout simplement celle de l’avenir de la citoyenneté européenne des Ecossais… Cette question si fondamentale des droits engendrés par une citoyenneté européenne que les Ecossais risquent de perdre parce qu’ils sont sujets de la couronne. Comment les citoyens européens peuvent-ils s’approprier l’Europe si celle-ci les regarde d’abord comme sujet d’un état membre avant de leur reconnaitre des droits et de les protéger dans l’exercice de ceux-ci ?

L’Europe c’est une communauté de valeurs, constatée, construite sur les drames qu’elle a elle-même enfantés au XXème siècle. Elle a été fondée pour conjurer ces drames. Ceux qui ont vécu dans les Balkans savent combien c’est encore fragile, comment cela peut basculer. Les mémoires là-bas sont encore vives. Construire l’Europe, c’est être acteur pour la défense de ces valeurs, c’est être convaincu que, par une souveraineté partagée, nos pays seront plus forts pour défendre notre modèle économique et social, être un acteur de la transition écologique, agir pour la défense de l’état de droit et notre sécurité commune. Sans cette union, nous serions sujets du temps, sujets du monde.

Certains pensent qu’il suffirait de se donner de nouvelles politiques aux effets concrets, sensibles pour réconcilier les opinions publiques et la construction européenne : ils se trompent. Oui, il faut définir de nouveaux champs de politiques et d’ambitions communes. Mais cela n’est pas le sujet et ne répondra pas aux ressentiments des opinions. Les politiques européennes ont le plus souvent réussi, elles ont des effets positifs et concrets mais personne ne se donne aujourd’hui la peine de les souligner, car les responsables politiques préfèrent mettre sur leurs dos les échecs de leurs propres politiques nationales. Ainsi, l’espace Schengen, c’est l’initiateur, le modèle des coopérations qu’ils convient de mettre en œuvre ensemble pour répondre au défi de la sécurité, mais aussi des migrations et des besoins humanitaires qu’elles engendrent. La zone Euro ? Elle apporte stabilité et crédibilité à l’ensemble des pays qui la constitue -ce sont d’ailleurs pour la plupart des exportateurs très importants-. Que la France soit dans une situation différente n’est pas la faute de l’Europe, mais témoigne au contraire de son incapacité à avoir correctement profité des opportunités données depuis 15 ans aux économies européennes… D’où la politique économique menée en France depuis 2014 pour rattraper ce retard.

L’enjeu majeur c’est la démocratisation de l’Europe. Acter la fin de la méthode Schuman des petits pas, indolores, qui nous lie progressivement les uns aux autres. Nous avions besoin de commencer comme cela, mais maintenant il faut accepter le constat que la communauté de destin créée ensemble doit se transformer en une communauté de desseins.

Les états doivent accepter de partager leur rôle avec les citoyens. C’est à eux, directement, de choisir les orientations de l’UE. Son budget. Les orientations politiques sur les sujets de sa compétence. Démocratisation veut dire lisibilité. Zone Euro, Espace Schengen, Union européenne c’est déjà assez compliqué… Faire de l’Europe à plusieurs vitesses un objectif, c’est rendre le système plus compliqué, moins lisible pour les citoyens et donc finalement moins acceptable. L’Europe à plusieurs vitesses c’est au mieux un outil d’expérimentation, une manière de coopérer entre états membres lorsque d’autres sont réticents et qu’avancer en innovant apparait indispensable. Mais il ne faut pas exclure par principe et veiller à ce qu’à chaque moment cela puisse rester inclusif.

En cet instant où l’on voit des fractures se révéler entre l’ouest et l’est de l’Europe, entre le nord et le sud, chaque pays doit faire son examen de conscience. La Pologne est contre l’Europe à plusieurs vitesses ? Quel enseignement a-t-elle tirée de sa présidence au moment de la crise de l’Euro ? Sans volonté et sans efforts pour s’attacher à la zone Euro, c’est finalement la Pologne qui a choisi de ne pas être dans l’avant-garde.

Certains mettent sur le dos de l’élargissement les difficultés actuelles. Ils évoquent des pauses. Nous, comme les Turcs, paieront des décennies la porte claquée par A. Merkel et N. Sarkozy à la perspective européenne de la Turquie. Perspective prenant pourtant racine dans une évolution continue de ce pays depuis la fin de la Première Guerre mondiale et qui est maintenant stoppée, renversée. Erreur fatale !

A ceux qui se prétendent européens et qui craignent les élargissements, il faut rappeler la force du projet européen, sa capacité de faire avancer le droit. Refuser un élargissement parce qu’un pays n’est pas prêt, oui. Refuser un élargissement parce que l’Union elle-même doute de son projet européen, ne comprend plus son sens, c’est participer avec les souverainistes, mais de manière à la fois plus forte et plus subtile, à son affaiblissement.

L’Union européenne doit prendre conscience de sa force. Elle est un marché plus intégré que les USA ou l’Inde. C’est la première puissance commerciale du monde. Elle pèse aux Nations-Unies. Plusieurs de ses composantes ont des relations privilégiés avec des régions différentes du monde. Pourtant, pour faire vivre notre union et nos politiques communes, nous nous donnons proportionnellement un budget 25 fois moins important que le budget fédéral américain ! Les responsables politiques ne sont pas prêts à assumer qu’à leur niveau national, ils ne peuvent pas tout. Ne doutons pas de notre capacité, de la force de ce que nous pouvons faire ensemble car nous avons un destin commun. Nous le pouvons ! Mais le voulons-nous vraiment ? Le « Livre blanc sur l’avenir de l’Europe », malheureusement, ne trace pas ces perspectives et ne dessine que des scénarios moyens. L’union à force de timidité et d’abandon perd sa crédibilité à ses frontières. Elle ne parvient plus à peser sur la crise politique en Macédoine, n’évite plus les dérives autoritaires en son sein, parmi les candidats à l’adhésion. Et sa frilosité, ses peurs et ses fantasmes atteignent son image à Moscou, Kiev, Ankara ou au Caire.

La modération est souvent une qualité. Elle est indispensable en matière européenne où les compromis entre pays sont indispensables. Mais la modération n’a de sens que si elle accompagne des convictions fortes qui forgent un projet cohérent. Oublier cette exigence au moment où l’on s’interroge sur la réaction à avoir au Brexit c’est faire dramatiquement fausse route.

Pour accéder au rapport des Commissions des Affaires étrangères et des Affaires européennes, cliquer ici

Pour prendre connaissance des 5 scénarios de ce que pourrait être l’Union européenne à l’horizon 2025 selon la Commission européenne, cliquer ici

 

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