Le sommeil de la raison engendre des monstres

La semaine passée, dans la nuit américaine de mardi à mercredi, beaucoup se sont regardés, stupéfaits de ce qui venait d’arriver. Comme à la fin juin avec le Brexit, ce qui était encore incroyable quelques semaines auparavant était devenu une réalité.

Le samedi précédent, à New York, avec les sympathisants de « Français du Monde », nous évoquions la montée des populismes en Europe et aux Etats-Unis. Plusieurs Français qui étaient présents ne cachaient pas leur inquiétude de voir élu Donald Trump, alors qu’en raison de ses excès, de sa goujaterie, Il était donné définitivement perdant un mois avant.

Peu de démocraties semblent à l’abri de ce phénomène populiste. La liste est longue : Autriche, Hongrie, Pologne, Italie, Allemagne, Turquie, France mais aussi, bien plus loin, Philippines, Indonésie. D’autres pays apparaissent pour l’instant comme relativement préservés comme la Grèce, le Portugal ou l’Espagne. Les habitants de ces pays ont pourtant souffert comme aucun autre en Europe au cours de ces dernières années. A contrario, l’Autriche ou la Suisse, qui sont aussi frappées au premier chef, ont une situation économique et sociale relativement satisfaisante. C’est pourquoi il est erroné d’expliquer, de justifier le populisme comme la conséquence politique logique et exclusive d’une situation économique et sociale difficile, et ressentie comme sans issue. Celle-ci peut jouer un rôle d’amplificateur, de catalyseur, mais elle n’est pas majeure, centrale et principale.

L’erreur serait de vouloir définir une politique économique et sociale avec le seul objectif d’éviter le populisme. Cela n’aurait qu’un temps et ne ferait que repousser le problème tout en aggravant sa force.

D’abord tentons de mettre une définition sur un mot. « Populisme » : flatter les peurs et les instincts de l’électorat. Inévitable en démocratie ? Probablement. Et d’ailleurs tout responsable politique doit savoir les prendre en compte dans son action. Mais lorsque le projet politique s’estompe face à une dialectique de peur servant la conquête du pouvoir et la construction d’un mythe, alors oui, cela devient du populisme.

Venant de lire le travail de Gabriel Richard-Molard pour la Fondation Jean Jaurès sur la démocratie à l’épreuve du numérique, je partage son avis : la révolution numérique oblige aujourd’hui à repenser la démocratie, ses institutions, son fonctionnement. La révolution numérique c’est plus d’accès à l’information, plus de transparence : du positif. Mais du positif qui est aussi porteur de risque si les acteurs politiques ne changent pas, s’ils ne sont pas conscients des nouvelles exigences que cette transparence impose.

Le numérique supprime la part du mystère et de secret dont toute autorité use pour s’imposer au-delà de ce qu’elle peut réellement contrôler. Il permet une connaissance immédiate des sujets discutés, de l’information au-delà des souverainetés nationales. Il peut conduire à des mobilisations rapides qui dépassent et se font en dehors des forces traditionnelles, mais qui disparaissent aussi vite qu’elles apparaissent. Ainsi une révolution aujourd’hui est possible sans qu’aucune force structurée ne puisse ensuite disposer de la surface pour traduire en acte ses attentes. La révolution risque alors d’être éphémère. Rappelons-nous des espoirs des « Printemps arabes », voyons les combats des Tunisiens ou des Egyptiens pour en conserver les acquis.

Avec le numérique, les partis politiques ne peuvent plus fonctionner de manière pyramidale, par cloisonnement systématique de l’information. Les spécialistes d’un sujet à l’ordre du jour du Parlement peuvent maintenant, au moment où les décisions sont votées, porter des jugements sur la maitrise des dossiers par ceux qui font la loi. Et ce jugement est souvent sévère. Bref : la démocratie représentative et ses outils sont sévèrement remis en cause.

L’expérience d’Axelle Lemaire, lors de l’élaboration de la loi numérique, est intéressante de ce point de vue, car chaque citoyen a pu participer à sa rédaction. Expérience à recommencer, mais aussi à améliorer en rendant l’ensemble du processus législatif accessible, compréhensible, pour que ceux qui souhaitent l’accompagner puissent réellement le suivre et en comprendre les étapes.

Certains pensent que le « temps législatif » est trop long. Que l’époque est à la rapidité et que tout se doit d’être ainsi. Et bien non : pouvoir tout changer vite crée une illusion de puissance mais engendre un sentiment d’insécurité, germe de peur, donc de populisme.

Avec le numérique, l’actualité impose une réaction immédiate. Les réactions se succèdent à un rythme accéléré. Mais la politique est-elle la gestion de l’instant ? Non. Elle est l’art de s’appuyer sur le présent tel qu’il est pour construire l’avenir souhaité. Si faire le « buzz » ou être « visible », en créant un présent virtuel agréable à son ego, devient la préoccupation principale, alors c’est le fil de l’eau qui décidera de l’avenir. Sans levier sur celui-ci, remisant les confrontations de modèles au profit de posture, les élus acceptent souvent de rentrer dans un jeu que seul le populisme peut gagner. Ce n’est pas tout à fait nouveau. Mais la nouveauté, c’est la pression avec laquelle cette tentation du simple présent, de l’immédiat, s’impose aujourd’hui à tout instant et en tout lieu aux élus et aux responsables politiques.

Réagir dans l’instant, c’est aussi réagir avec ses tripes, ses sentiments et ses peurs. C’est très risqué, même si c’est humain et parfois salutaire. Plus rassurant qu’une vie qui pourrait être normée par l’intelligence artificielle et les algorithmes. Cette menace existe aussi et serait une atteinte fondamentale à la liberté. Elle engendrerait, sans aucun doute, des radicalisations au nom de la liberté de vivre hors d’une société qui aurait perdu toute humanité. Mais si tout se décide au niveau politique sur la base d’émotions parfois manipulées par à des réseaux sociaux qui mettent au même niveau le citoyen et le troll, alors l’action cohérente dans la durée deviendra inexistante et les démocraties s’affaibliront par la démonstration de leur inefficacité.

Voilà les risques du moment. Je ne les dénonce pas en nostalgique de la Troisième République, mais en personne convaincue que la citoyenneté du 21ème siècle sera numérique ou ne sera pas. Les institutions -ou plutôt la manière de les pratiquer- doivent changer.

Parler à la raison, profiter du fait que les citoyens ont le plus haut niveau d’éducation jamais atteint et qu’ils peuvent comprendre la complexité si on se donne la peine de l’expliquer plutôt que d’emballer des idées simples dans une double portion de frites : voilà l’exigence. Le numérique permet de configurer au mieux les politiques publiques avec la plus grande participation possible des personnes concernées ; c’est une chance unique et nouvelle qu’il ne faut pas lâcher. Ne pas être conscient de l’enjeu, ne pas vouloir utiliser ces nouvelles potentialités, c’est construire une situation où seuls les régimes autoritaires, ceux qui n’exigent pas cette soumission quotidienne à l’instant, qui mettent le cynisme comme première des vertus, parviendront à peser sur les affaires du monde, à manipuler peurs et émotions. Cette impuissance engendre paradoxalement, un réflexe de recours à celui qui s’est le plus moqué du système en en profitant sans vergogne. On commence avec le « Tous pourris », « Lava Jato », « Mani pulite » et on finit par donner le pouvoir aux cancres de la classe : Berlusconi, Johnson, Trump…

Un responsable qui agit pour renforcer la démocratie, aujourd’hui, c’est celui-ci qui doit être prêt à répondre à de nouvelles exigences de compétence, de pédagogie, de confiance envers une population qui n’est pas une masse manipulable, mais un ensemble d’êtres éveillés, conscients, émancipés, mais aussi inquiets de voir l’incapacité d’agir dans lequel se placent leurs représentants. Oui la démocratie représentative doit se réinventer dans son fonctionnement pour mieux servir la dignité, l’émancipation et la liberté de chacun.

Finalement ce qui arrive sous nos yeux, c’est ce que la révolution numérique a mis à bas, grâce à l’universalité de l’information, les modes de fonctionnement des vieux régimes autoritaires. Mais certains ont résisté et ont muté en dictatures 2.0, avec de nouveaux outils de conditionnement et de désinformation qui dépassent leurs propres frontières. La démocratie 2.0 reste à inventer pour résister à cette constatation, à cette évolution. Appeler à la raison, renforcer le niveau d’éducation et son usage est un impératif pour la faire émerger. C’est un impératif pour tout élu ou responsable politique qui veut avoir un rôle utile.

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