Brexit : rupture ou prise de conscience ?

Mardi 28 juin : déclaration du gouvernement au Parlement sur le vote britannique du 23 juin dernier. Le gouvernement, suivi par les porte-paroles des différents groupes politiques, exposent leur point de vue sur l’avenir de l’Europe et les conséquences à tirer du vote en faveur du Brexit. A les entendre, je ne suis pas sûr que les appels à relancer le projet européen, avec des propositions souvent contradictoires, aient pu changer le vote britannique. Dans toutes les interventions, les orateurs appelaient à une « Europe toujours plus étroite », principe au cœur de l’interrogation des Britanniques, et dont la critique avait été l’axe de la négociation de David Cameron avec ses homologues européens, avant de se lancer dans la campagne pour le « Remain »…

A l’annonce du résultat du référendum, mes premières pensées sont allées à ceux des Britanniques attachés à l’Europe et qui devraient perdre, avec ce résultat, leur citoyenneté européenne et les droits s’y rattachant. Elles vont aussi aux ressortissants européens vivant au Royaume-Uni et qui s’inquiètent pour leur avenir dans ce pays. Dans les négociations qui devront bien s’engager sur ce point, il faudra trouver le moyen que ceux qui ne souhaitent pas perdre la citoyenneté européenne et sont en situation de la faire vivre – parce qu’ils sont majoritaires sur un territoire, comme en Ecosse ou en Irlande du Nord, ou parce qu’ils vivent hors de Grande-Bretagne dans l’UE – puissent le faire.

Quelques observations complémentaires qui méritent attention, car elles menacent aussi la France :

  1. Malgré ce que l’on dit sur les spécificités britanniques vis-à-vis de l’Europe, cela fait des siècles, que, parfois à nos dépends, nous savons combien la Grande-Bretagne cherche à être présente et à peser en Europe. Le vote du 23 juin dernier s’inscrit à contre-courant de toute cette tradition ; il témoigne qu’une majorité de Britanniques, ou plutôt d’Anglais, pensent qu’ils pourraient vivre mieux et « plus forts » dans le monde, sans l’Europe. Cette illusion menace aussi, malheureusement, la France.
  1. La seconde observation est que les arguments rationnels sur ce qu’allait perdre la Grande-Bretagne en cas de Brexit, la période d’incertitude, de manque de confiance qui allait s’installer, n’aient pas provoqué de réaction dans l’électorat : ceux qui sont déjà « au fond du trou » n’ont pas cru que cela pourrait être pire. Ou bien, ils se sont dits que si ceux qui, aujourd’hui, profitaient de l’ouverture de la Grande-Bretagne payaient, cela ne serait que justice et n’aurait pas de conséquence pour eux. Attention, demain, en France, nous pourrions aussi avoir ce type de comportement…
  1. Enfin, les actes xénophobes que le résultat de ce vote ont libérés dans un pays aux traditions pourtant si tolérantes et ouvertes sont très préoccupants. Cette violence, symbolisée par le meurtre de Jo Cox, illustre cette triste évolution.

J’ignore dans quelles conditions maintenant une majorité à Westminster parviendra à mettre en œuvre le résultat du référendum en activant l’article 50 du Traité de Lisbonne, mais il est important que la période d’incertitude soit la plus courte possible. Il en va de l’intérêt du Royaume-Uni comme de celui de l’Union européenne.

A regarder les réactions qui s’expriment sur le Brexit, et les propositions pour redonner à la construction européenne un élan et une crédibilité, j’ai de plus en plus de doute sur l’opportunité de mettre en place d’autres politiques communes, définies de manière principalement intergouvernementales, sans révision préalable de la gouvernance de l’Europe. Bien entendu, le Brexit impose une révision de l’articulation de la politique de défense et de sécurité commune, compte-tenu de la place qu’y occupe le Royaume-Uni. Ceci devra être intégré aux négociations qui suivront l’activation de l’article 50. Toutefois, l’Europe ne peut plus être une addition de politiques communes s’appliquant à des groupes de pays souvent toujours un peu différents. Sans révision des institutions pour permettre aux citoyens de choisir les orientations des politiques communes menées au niveau européen et de les contrôler, nous risquons une remise en cause sans cesse plus violente de la légitimité de l’Union européenne. Cela passe sans doute par des modifications des traités, une simplification des rôles de chacun, mais aussi par des comportements différents des partis politiques européens.

Le Brexit engendre une foule d’incertitudes tant pour le Royaume-Uni que pour l’Union européenne. Il interroge sur la stabilité des institutions de l’Union européenne. La période qui s’ouvre va demander aux responsables européens un travail exemplaire de définition d’objectifs, puis de crédibilité dans l’action pour conjurer ceux qui veulent la fin de l’Europe, et rassurer ceux qui doutent de son avenir. A court terme, c’est un enjeu économique et financier et à moyen ou long terme, un enjeu géopolitique, un enjeu de société.

Cette période d’incertitude, c’est l’évolution de notre perception de la démocratie qui nous l’impose. Ce fut valable à Londres hier. Ce pourra l’être demain à Paris. Concevoir aujourd’hui qu’une décision marquant définitivement et pour longtemps l’avenir, changeant le contrat social et politique qui forge une Nation, puisse se prendre par une majorité simple et par un seul vote, n’est démocratique qu’en apparence.

Nos institutions sont marquées par une hiérarchie des normes dont le fondement est la continuité d’un système de droits, et non la dictature immédiate de la majorité. Sans ce respect, il n’y a pas de Nation possible. Ceci atteint aujourd’hui de plein fouet le Royaume-Uni. Demain, c’est un recours au référendum en France pour changer la constitution qui pourrait avoir un effet similaire. Ceux qui le proposent aujourd’hui seront demain pour la France les mêmes apprentis sorciers que David Cameron l’a été pour le Royaume-Uni.

 

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