Sans cap, l’Europe perd son sens

Une campagne sur le Brexit violente, dont le symbole restera quoi qu’il arrive le meurtre de Jo Cox.

En Autriche, c’est le représentant d’un parti qui n’a jamais renié les fréquentations de certains de ses membres avec le nazisme qui échoue, d’un cheveu, lors de l’élection présidentielle.

En Pologne, en Hongrie, les gouvernements d’aujourd’hui diffusent un message eurosceptique et une conception des institutions niant la séparation des pouvoirs, fondement de la démocratie, et s’inscrivant en contradiction avec les combats menés par leurs peuples de 1956 à 1989.

En France, une défiance sans pareil de l’opinion publique. Les conceptions du FN dominent le débat politique et les autres n’osent plus. Alors les parlementaires socialistes écrivent : « l’Europe se désagrège sous nos yeux ».

L’Europe est en accusation. L’Europe qui ne permettrait pas la croissance économique. L’Europe qui n’arrive pas à répondre à ceux qui voient en elle le havre dont ils ont besoin, la destination de leur exil. L’Europe dont la fragilité démultiplierait le risque terroriste. Une Europe, qui, aux yeux de certains se prétendant européens, n’aurait jamais dû s’élargir à l’Europe centrale et orientale, cette partie de l’Europe qui n’aurait pas dû être jugée digne d’y entrer.

L’Europe est malade. Et sa maladie est mortelle et contagieuse : Elle était hier celle de l’Europe ; elle est aujourd’hui aussi celle des principes qui ont inspiré sa construction.

La situation actuelle est le résultat de la sédimentation de toutes les lâchetés politiques depuis 20 ans. L’Europe est un projet, une construction toujours en cours. Or, depuis 20 ans, les principaux responsables européens mettent leurs échecs nationaux, leur manque d’audace et de courage sur le dos de l’Europe et préfèrent s’excuser auprès de leurs opinions publiques que ce projet n’ait pas été parfait du premier coup plutôt que de montrer le chemin et d’affirmer qu’il est plus que jamais indispensable de poursuivre cette construction. Il est grand temps que ceux qui sont en responsabilité, montrent enfin une orientation politique claire et, surtout, qu’ils posent des actes qui rendent ces orientations crédibles. Bref, qu’ils cessent de confondre la fonction de capitaine de vaisseau avec celle d’agent de maintenance.

Ceux qui n’ont jamais voulu d’Europe se lâchent. Face à ceux qui imaginent pouvoir agir au nom de l’Europe sans se donner la peine d’expliquer comment et pourquoi, ils disent clairement : « Arrière toute ! ».  Chaque occasion est saisie pour faire croire que c’est dans le cadre des frontières nationales que se trouveront les solutions aux difficultés qui assaillent chacun de nos pays.

Faire imaginer aux Européens que face aux défis climatiques, aux enjeux du numérique et de la globalisation qu’engendrent ces réalités, le « chacun pour soi » serait l’Alpha et l’Oméga d’une politique qui réussit, c’est l’imposture des populistes. Ils parviennent ainsi à faire croire qu’en abandonnant le meilleur outil possible pour peser sur l’évolution du monde et sa gouvernance, la force que nous confère un espace intégré d’un demi-milliard d’habitants avec le plus haut pouvoir d’achat de la planète, un haut niveau d’éducation et nos politiques communes de régulation et de solidarité, nos pays retrouveraient de la souveraineté… Ils prétendent cela alors que nos pays deviendraient immédiatement le jouet des grandes puissances qui profiteraient de cet effacement de l’Europe et des jeux, devenus alors (encore plus) solitaires et égoïstes, de ses actuels Etats membres.

Nous avons beaucoup mis en commun depuis les années 60. Parfois d’ailleurs avec plus de normes, de solidarité et de politiques publiques que dans beaucoup de pays à structure fédérale. Depuis un peu plus de 20 ans, avec Schengen puis l’Euro, nous touchons au « dur », à la souveraineté, aux symboles traditionnels d’un Etat : nous l’avons fait sans l’assumer. Avec une gouvernance mi-nationale mi-communautaire, peut-être acceptable dans une période calme mais pas dans une période agitée, une période de profondes transformations. L’Union mériterait aujourd’hui un pilotage politique clair, transparent et démocratique que nous n’avons jamais su construire. Sans audace et sans vision, nous sommes condamnés à réagir  à l’agenda que nous impose l’actualité, aux initiatives de ceux qui souhaitent un retour en arrière. Ce sont les fameuses « polycrises » évoquées par Jean-Claude Juncker : par leur succession, elles renforcent le scepticisme face à un projet européen qui, faute d’être porté par une vision, est devenu noctambule.

Ce scepticisme est renforcé par cette autre observation : pour ceux qui n’ont connu que l’Europe d’aujourd’hui, ses acquis semblent tellement naturels qu’il n’est même pas envisagé qu’ils puissent être remis en cause. En premier lieu la Paix. Mais aussi les études à l’étranger -Erasmus-, les équivalences de diplômes, les garanties en termes de droits, la liberté de circulation, la liquidation des limitations au change, les incertitudes de change. Plus personne n’imagine aujourd’hui que sans Europe, ces acquis-là seront très vite menacés. Et pourtant…

Revenons sur quelques sujets plus précis qui ont fait l’actualité européenne de ces dernières années.

Sur le plan monétaire, avec le TSCG et l’Union bancaire, il a été possible de renforcer une construction monétaire qui permet désormais : à la Banque centrale européenne d’être plus dynamique dans sa défense de l’Euro, aux épargnants d’être mieux protégés, à la régulation des institutions financières de la zone Euro d’être plus convergente, aux politiques économiques des Etats ayant une monnaie commune d’être mieux corrélées et aux différents pays de la zone d’être plus solidement liés face aux risques… Mais la question du contrôle démocratique qui était déjà posée auparavant, dès 1992 pour ceux qui pensaient que l’Euro engendrerait quasi-automatiquement une construction politique plus fédérale, est aujourd’hui bien plus sensible.

Cette absence de contrôle démocratique, largement perçue aujourd’hui, dénoncée par de nombreuses forces politiques, est une fragilité de plus en plus notable pour l’ensemble de la zone Euro. Elle empêche aussi d’aller plus loin que ce qui est souhaitable en termes fiscaux ou de budget et d’engagement financiers communs. Prenons-y garde, car sans réponse à cette question, sans avancée sur ces sujets, d’autres perturbations tant financières que politiques nous attendent. Seule une politique économique européenne nous permettra de sortir progressivement de l’assouplissement quantitatif de la BCE, cette sorte de morphine utile à nos économies et à nos Etats trop endettés, mais dont il va falloir sortir avant que les risques inhérents à cette politique (bulles spéculatives, augmentation du décalage économie réelle/engagements financiers, risques sur les investisseurs de long termes)  ne se concrétisent.

Schengen. Un demi-milliard d’habitants, ne recevant pas plus de réfugiés que n’y parviennent, chacun de leur côté, la Turquie, la Jordanie ou le Liban. Cela suffirait à condamner l’Europe. Mais ici ce n’est pas l’Europe, sa construction, ses institutions, qui sont en cause, mais bien les Européens et certains états-membres. Chaque pays, chaque citoyen qui refuse de mettre en œuvre le principe de l’asile et voit dans le respect de ce principe (et de ce qu’il entraîne : l’accueil de réfugiés) un danger pour son avenir, renie ses racines et son histoire. Car ce sont les générations précédentes d’Européens qui ont voulu que les souffrances que vivent aujourd’hui les Syriens, parce qu’ils les avaient vécues dans leur chair et dans leur sang, appartiennent définitivement au passé. C’est la raison pour laquelle ils ont contribué à mettre en œuvre un droit européen et un droit international. Ces principes de droit que l’Europe piétine aujourd’hui allégrement. Si chaque pays réagit différemment, en fonction de sa situation, de son histoire, l’observation de nos craintes et de nos réactions est féroce sur nos sociétés, les préjugés qu’elles portent et nos amnésies. Qui se souvient par exemple de l’accueil de plus de 100 000 Polonais -dont beaucoup d’enfants orphelins et de mères célibataires- par l’Iran en 1943 ? Comment peut-on accepter, nourrir, si facilement la confusion entre la politique d’immigration d’une part, et la mise en œuvre du droit d’asile de l’autre ?

Face à la situation actuelle, le principe fondamental de Schengen, c’est-à-dire d’une zone de libre circulation où chaque pays, souverainement, porte la responsabilité des personnes qu’il fait entrer dans celle-ci, ne tient pas devant le risque terroriste actuel et les arrivées de migrants en Italie ou en Grèce. Trop de cloisonnement et de principes différents, prédominent aujourd’hui alors qu’il faudrait constater que le défi commun qui se dresse devant nous nous oblige d’abord à saluer ce que nous avons déjà mutualisé, à le considérer comme la base de toute politique à renforcer d’urgence, plutôt que de le remettre en cause. Ceci oblige à revoir la gouvernance de l’ensemble et, comme pour l’Euro, d’en construire le contrôle démocratique.

Devant les défis humanitaires et sécuritaires, les fondements de Schengen ne sont pas une contrainte qui empêche de répondre de manière efficace, mais constituent plutôt le socle d’une réponse commune de pays européens prêts à assumer un « saut de souveraineté » pour avoir une réponse efficace et ainsi reconstruire une souveraineté réelle : chaque Etat ne doit plus être responsable de sa part des frontières extérieures, mais celles-ci doivent s’assumer en commun (avec une révision des principes de Dublin pour les demandeurs d’asile), être surveillées ensemble (instauration d’un corps de garde-frontières européens). Mais ceci ne pourra pas être accepté par l’opinion publique si cette évolution de la gouvernance n’est pas assumée, expliquée, portée par des responsables politiques, qui, aujourd’hui tétanisés par les forces populistes, évitent  le sujet..

Les défis au Moyen-Orient, dans l’espace méditerranéen et autour de la mer Noire -comme la crise ukrainienne- ont aussi démontré que la Politique extérieure de sécurité commune, qui se réduisait auparavant à des projets humanitaires ou de soutien aux politiques communes de l’Union, a aujourd’hui une implication directe sur la sécurité des citoyens européens. Sur ce sujet aussi, il faut en tirer toutes les conséquences sur nos capacités et nos processus d’intervention. Par exemple, la France ne pourra plus en faire seule une part significative. Mais la France ne pourra pas non plus imposer le principe qu’une intervention décidée seule obligeant ensuite l’ensemble des Etats de l’Union à la solidarité.

De ce point de vue, l’accord avec la Turquie s’inscrit dans un cadre utile. Il constitue d’abord une réponse dans l’urgence à la dégradation de la situation humanitaire en Grèce suite à la fermeture de la route des Balkans. Les nombreux problèmes de conformité au droit européen et à nos engagements conventionnels que cet accord soulève doivent faire l’objet d’un dialogue et être traités. Mais la coopération avec la Turquie est indispensable et la question qu’il convient de se poser n’est pas s’il faut être pour ou contre cet accord, mais comment rendre celui-ci utile aujourd’hui, mais aussi à moyen et long termes. Angela Merkel n’avait probablement pas, lorsqu’elle l’a négocié – dans l’urgence d’une situation humanitaire en Grèce et dans les Balkans et d’une situation politique tendue en Allemagne –  une vision aussi claire que celle de Willy Brandt lorsqu’il a conçu et lancé son Ostpolitik. Mais il faut tout faire aujourd’hui pour que cet accord devienne vis-à-vis de la Turquie aussi fondateur pour l’avenir de notre continent que les initiatives de l’ancien maire de Berlin, devenu Chancelier, qui a posé les bases politiques de la liquidation du rideau de fer. Bases sur lesquelles les combats des peuples d’Europe centrale ont pu s’appuyer pour gagner leur liberté.

L’Europe est malade mais ni le diagnostic, ni la thérapie ne sont partagés. A Paris, certains vous expliquent que tout ceci est dû à un élargissement trop rapide, à des pays qui définitivement ne partagent pas la même histoire et les mêmes valeurs. Et que pour aller plus loin, il faudrait travailler sur le « noyau dur » et un projet pour ce groupe pionnier. En quelque sorte, faire l’Europe avec les convaincus. Comme si toutes ces années sans souffle et sans vision n’avaient pas atteint partout l’esprit européen et qu’il existait encore des convaincus, résolus à accepter des compromis pour avancer. Le moteur franco-allemand doit proposer des réponses aux incertitudes liées à l’avenir de la relation avec le Royaume-Uni, au besoin urgent de tracer des perspectives de réforme et d’action. Mais ce moteur n’a de sens que s’il parvient à mobiliser une grande majorité d’état-membres sur des objectifs et des moyens définis ensemble.

L’élargissement une erreur ? Toutes les crises que nous avons vécues depuis 2008, nous les aurions affrontées avec la même intensité dans les frontières de la communauté européenne de 1981… Où est donc la faute de l’élargissement ? Et que dire d’une Europe qui n’a pas su répondre aux attentes des « Printemps arabes » et qui a pris cette revendication de liberté pour une menace…

Quant au noyau dur, il faudra peut-être s’y résoudre. Mais vouloir trop vite se réfugier dans une situation où l’on évite d’avoir à trouver un compromis avec tous ses partenaires, est davantage un signe de renoncement et de recherche de la facilité. Attention aussi, dès lors que l’on veut aller plus loin à s’attacher à redonner du contrôle démocratique direct. L’Union européenne, la zone Schengen, la zone Euro, sont des espaces distincts dont l’articulation est incompréhensible pour les non-spécialistes. Construire la démocratie européenne impose une préoccupation de lisibilité qui n’a jamais été centrale à Bruxelles, mais qui doit le devenir. Ceci impose une feuille de route pour obtenir la convergence entre ces espaces, une feuille de route qui seule permettra de définir les pays étant ou prévoyant d’être dans le noyau dur au sein duquel un contrôle démocratique renforcé s’exercerait en allant vers moins d’intergouvernemental et plus de décisions prises par un Parlement.

C’est dans ce contexte qu’arrive l’éventualité du Brexit. D’abord se dit-on, cette affaire n’a que trop duré : l’héritage de Mme Thatcher, ça suffit ! Construire l’Europe sans la Grande-Bretagne, c’est pouvoir avancer sans frein. Tentant quand son moteur manque de puissance, mais c’est souvent dangereux… Une Europe amputée d’une composante importante si spécifique n’aurait pas la même force, la même signification… Pourtant nombreux sont ceux qui, regardant l’Europe de loin, d’Asie ou d’ailleurs et qui ne mesurent pas l’ampleur de la crise de l’espace Schengen sur l’avenir de l’Europe, voient la perspective d’un Brexit comme une menace de même ampleur, sinon pire, que la crise de 2008 pour l’avenir de l’Union. C’est un risque, en particulier financier, pour les économies les plus fragiles de l’Union. En cas de Brexit, il faudra réagir très vite pour couper court à toute spéculation sur l’avenir de l’Union et donc sur la viabilité de l’Euro.  D’ailleurs, même si, par bonheur il n’y avait pas de Brexit, la gestion du « Bremain », c’est à dire la mise en place des dérogations arrachées par David Cameron, pour ne pas porter de nouveaux germes de désintégration qui se propageraient à d’autres Etat membres, devra obligatoirement s’accompagner d’une initiative dont l’ambition dépasse celles dessinées en leur temps par François Mitterrand, Helmut Kohl, Felipe Gonzales et Jacques Delors car elle devra porter la démocratie européenne, la citoyenneté européenne au centre de toute réforme, de sa mise en œuvre, de son contrôle…

S’appuyant sur ce que nous avons en commun, je crois aujourd’hui encore possible de se battre pour une Europe fédérale. Une Europe qui ne renie ni son histoire ni les principes qu’elle a tiré de ses moments les plus douloureux et les plus indignes. Une Europe où il est possible de donner aux citoyens le pouvoir de faire évoluer le système économique et social de l’Europe par leur bulletin de vote. Une Europe redonnant de la souveraineté à ses habitants et leur redonnant le contrôle politique des orientations choisies aujourd’hui de manière intergouvernementale. Chacun mesure combien certains aspects déterminants pour l’avenir de la planète réclament aujourd’hui une gouvernance mondiale. L’enjeu du climat, les conséquences de la révolution du numérique en apportent tous les jours une démonstration. L’Europe est le bon espace pour retrouver le moyen de peser en faisant valoir nos intérêts et nos valeurs. Osons à nouveau le dire. Osons dire aussi que la démocratie pour exister a besoin d’institutions claires et lisibles et qu’il faut s’y atteler d’urgence.

Jean-Yves Leconte, 20 juin 2016./.

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