Après le second congrès du HDP à Ankara (le 24 janvier 2016)

Le Parti Démocratique des Peuples -HDP- tenait le dimanche 24 janvier 2016 à Ankara son congrès dans une salle où le portrait de Mustafa Kemal regardait celui, projeté par intermittence sur la scène, d’Abdullah Öcalan. Ces deux images témoignaient de l’espace politique de ce parti, qui doit parvenir, dans un climat de lourdes tensions dans l’ensemble du pays, dans un climat de guerre civile dans certaines villes, à poursuivre son chemin entre son origine, la représentation politique et démocratique du peuple kurde vivant en Turquie, et son ambition : celui d’être un parti de gauche moderne, apte à rassembler ceux qui veulent un projet démocratique et européen pour la Turquie.

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  1. De la fin du processus de paix à l’escalade entre les autorités turques et le PKK qui cornérise le HDP

Les attentats de Suruç puis d’Ankara, qui visaient des militants du HDP, furent l’occasion pour le président Erdoğan de passer à l’étape supérieure dans la rupture avec le processus de paix mené avec le PKK, dont il pensait initialement qu’il parviendrait à renforcer l’AKP en réalisant l’alliance de tous les conservateurs de Turquie (les conservateurs de l’AKP plus les conservateurs d’origine kurde). Il voulait y mettre fin car, au lieu d’aller dans ce sens, le processus de paix avait donné un espace politique à une évolution moderne du BDP, transformé en HDP, avec une ambition multiethnique et progressiste. Avant les élections du 7 juin, R.T. Erdoğan avait constaté l’échec de cette stratégie et il avait stoppé les négociations. En perdant la majorité absolue lors des élections législatives, du 7 juin, alors qu’il ambitionnait une majorité des 3/5ème pour changer la constitution et mettre en place un régime présidentiel, il en a eu la confirmation. C’est alors qu’il a profité de l’attentat de Suruç, qui visait des manifestants kurdes, pour alimenter un processus d’escalade de violence avec le PKK qui a rapidement repris ses attentats contre les forces de l’ordre.

Depuis cet attentat donc, le processus de paix avec les Kurdes, les négociations avec Öcalan, ont laissé la place à un affrontement avec le PKK qui met en porte à faux le HDP. Dans l’escalade actuelle entre le pouvoir turc et Qandil, le HDP, et probablement aussi Öcalan, sont mis de côté. Le HDP souhaitait sortir de son rôle exclusif de parti porte-parole de la cause kurde pour devenir un vrai parti progressiste. Mais il ne peut pas, dans l’ambiance actuelle, se couper de son origine et de sa base militante traditionnelle, alors qu’elle souffre, parfois meurt, comme actuellement dans beaucoup de villes du sud-est. Cette situation fut confirmée lors du congrès du HDP. Le co-président Selahattin Demirtaş a souligné lors d’un entretien avec la délégation du PS que je menais, puis lors du diner des délégations étrangères, cette orientation multi-ethnique et moderne. Mais le diner a été aussi l’occasion de montrer que dans les circonstances actuelles, le HDP avait du mal à quitter son origine de parti ethnique, représentation des Kurdes de Turquie. Ce dîner fut ainsi l’occasion d’un dialogue de sourds entre les délégations des différents partis kurdes de la région. Il est probable que certains moments du congrès seront exploités par l’AKP et le gouvernement turc, pour monter qu’il fut un moment d’expression politique du PKK.

Il est à noter que si le HDP s’appuie fermement sur son histoire et son origine, dans l’ambiance du début de congrès les discours d’inauguration de deux de ses dirigeants (pas de ses co-présidents) furent très anticapitalistes et conformes aux origines du HDP. Mais l’attention portée à notre délégation, le discours tenu par M. Demirtaş soulignent sa volonté de transformer le parti en parti progressiste moderne, apte à encore améliorer sa capacité d’obtenir des votes en dehors de sa communauté d’origine. Il mérite d’être soutenu dans cette démarche. De même que ses observations, comme celles de très nombreux interlocuteurs rencontrés sur place, témoignent du besoin que l’UE s’engage pour bloquer la dérive que peut engendrer l’affrontement entre le pouvoir et le PKK pour l’ensemble de la Turquie en poussant à une négociation entre les parties.

 

  1. La Turquie au début d’une crise majeure ?

L’Union européenne voit aujourd’hui dans la Turquie un partenaire inévitable dans la lutte contre le terrorisme et dans la résolution de la crise migratoire issue des conflits syrien et irakien : elle a raison mais elle ne peut aborder ce partenariat en demandeuse. La situation intérieure actuelle impose de voir que les menaces portées à la liberté d’expression (envers le journal d’opposition kémaliste Cumhuriyet, ou les très nombreux licenciements de journalistes), les menaces aux personnes qui s’expriment (voir les universitaires qui ont signé une pétition, perdent actuellement leur travail, leurs bourses d’étude, sont directement menacés dans leur intégrité physique et peuvent à tout moment être interdits de sortie du territoire…), la situation dans les villes en état de quasi occupation dans le sud-est (les villes de Diyarbakır et Silopi, où 200 000 personnes sont cloitrées chez elles sans possibilité de sortir, de se soigner d’avoir accès à l’eau à l’électricité…) conduisent à l’émergence probable d’un risque sérieux de départ de citoyens turcs de leur pays et qui seront en besoin de protection internationale assez prochainement. Soulignons qu’à cela s’ajoute le début d’une fuite des cerveaux et des capitaux. La situation économique se détériore et aggrave une balance commerciale structurellement déficitaire. Les entreprises turques recherchent rapidement des diversifications à l’étranger pour éviter de prendre trop brutalement le retournement de la conjoncture.

 

  1. Le PKK ou Daech ?

Parallèlement le terrorisme du PKK, qui vise des forces de l’ordre, conduit le pouvoir turc à placer la lutte contre le PKK à la première place de la lutte anti-terroriste (Daech vise en Turquie des étrangers ou des Kurdes). La lutte contre Daech n’est pas placée au même plan, surtout qu’aucun attentat attribué à Daech en Turquie n’a été revendiqué.

Si nous avons en France avec les Turcs un bon niveau de coopération antiterroriste et sur le retour des djihadistes, ce n’est pas le cas de tous nos homologues de l’espace Schengen. De même les Turcs ne semblent pas attacher une grande importance aux effets de la circulation sans visa entre la Turquie et l’Afrique du nord, que ce soit pour l’arrivée de migrants qui prennent ensuite la route des Balkans (après une « syrianisation » de façade effectuée parfois dans leur pays d’origine) ou pour l’arrivée ou le départ de djihadistes.

Clairement, les dernières expressions américaines et allemandes qui s’alignent sur la position turque en précisant que Daech et le PKK sont des menaces équivalentes portent un coup à la mise en place d’une coalition la plus large possible pour réduire Daech. Nous ne pouvons aller dans cette direction.

 

  1. L’instrumentalisation de l’Union européenne

Le HDP est, avec le CHP, l’un des partis qui veut sincèrement une perspective européenne pour le pays. Il est important de noter ici le jeu trouble de l’Allemagne. Angela Merkel, dans son agenda de contact avec le président Erdoğan et le Premier ministre Davutoğlu, fait son maximum pour les aider en politique intérieure. Les engagements de 3 milliards d’Euros et de libération des visas à l’automne 2016, pris à la veille des élections du 1er novembre dernier, sont apparus comme un soutien électoral direct à l’AKP. De même que les déclarations faites par les autorités allemandes lors de la visite du PM turc à Berlin en janvier dernier. Si l’objectif de Berlin est de renforcer les Européens dans le refus de toute perspective européenne pour la Turquie, l’objectif sera tenu. Mais à un prix très lourd pour l’Europe et pour la confiance entre l’Union européenne et la Turquie où un peu plus de franchise ne serait pas inutile.

 

  1. Le processus de paix, condition préalable à une Turquie réellement dans la coalition anti-Daech.

Il est vain d’attendre un engagement sans faille contre Daech tant que la situation conduit à une sanglante confrontation quotidienne entre les forces turques et le PKK. Reprendre le chemin des négociations est un impératif : une issue pourrait être un agenda politique de décentralisation poussée qui peut tout à fait s’intégrer à la réforme de la constitution souhaitée par l’AKP et serait conforme aux besoins de progression des négociations d’adhésion. Rappelons aussi que les forces kurdes sont une composante essentielle de la coalition anti-Daech.

Compte-tenu des risques (migratoire, sécuritaire avec la persistance de Daech aux frontières de la Turquie), il n’est pas raisonnable pour l’Europe de laisser la situation au sud-est de la Turquie pourrir, voire s’étendre, en considérant qu’elle n’est qu’une situation intérieure turque. Il est essentiel de calibrer avec nos partenaires allemands une démarche envers la Turquie et le PKK pour pousser à une négociation. Cette intervention serait encore plus légitime, compte-tenu du statut de candidat à l’Union européenne qu’a la Turquie alors qu’un réel risque de guerre civile existe dans une partie du pays. Laisser filer cette situation serait inacceptable et susceptible d’avoir des conséquences ensuite dans les Balkans.

Les positions et les préoccupations différentes, mais tout autant légitimes, qu’ont à l’égard de la Turquie l’Allemagne et la France sur les questions de sécurité et de migrations doivent s’accorder. Sans cela, nous risquons l’émergence d’une crise plus importante à plus ou moins brève échéance. Elle aura des conséquences incalculables sur l’ensemble de l’Union. Le retour du processus de paix qu’Erdoğan avait voulu pendant plusieurs années (en laissant le PKK reprendre des forces militaires) est une condition pour que la Turquie s’engage à fond dans la lutte contre la menace globale que constitue Daech. Un engagement politique franco-allemand dans ce domaine est indispensable.

Jean-Yves Leconte 31 Janvier 2016 ./.

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