Un hiver polonais

En Pologne, depuis la victoire aux élections présidentielles puis législatives de 2015 du parti « Droit et Justice » (PiS) fondé par les jumeaux Kaczyński, l’avenir de la démocratie polonaise et de son orientation européenne semble posé.
C’est la seconde victoire de ce parti. Déjà en 2005 il avait remporté les deux scrutins. En 2015, c’est la conjonction de l’usure naturelle du pouvoir, des dérives affairistes de certains sortants et de l’arrogance d’un parti, la « Plateforme civique » (PO), sûre de gagner ces élections, qui explique la victoire du PiS.
Lorsque lors de sa campagne, le Président sortant Bronislaw Komorowski (PO), fut interrogé par un jeune sur la manière dont sa sœur pourrait se sortir de ses difficultés matérielles, il répondit : « qu’elle change de travail et prenne un crédit ». En affichant ainsi son absence de perception de la réalité du pays, il perdit, alors qu’il était initialement archi-favori de l’élection, toute chance d’un second mandat… Le côté affairiste de nombreux membres du parti au pouvoir, doublé du cynisme des principaux responsables de la PO, dont témoignaient des écoutes téléphoniques rendues progressivement publiques à partir de la mi-2014, a conduit la « Plateforme civique » à perdre les élections malgré la belle campagne de la Première ministre, Ewa Kopacz, qui avait remplacé le chef historique du parti, Donald Tusk, devenu en 2014 Président du Conseil européen.
La Pologne de Donald Tusk n’était pas aussi rose qu’elle savait se présenter devant ses partenaires européens. Le chômage des jeunes, le travail au noir, les salaires faibles et sans amélioration notable depuis plusieurs années, la croissance exclusivement due à l’arrivée des fonds européens, l’effet de la baisse de la monnaie nationale -le Złoty- sur les crédits immobiliers (pris le plus souvent en Francs suisses ou en Euros) sur le pouvoir d’achat des ménages, la corruption des marchés publics : autant de raisons pour les Polonais de vouloir une alternative. En 2007, au moment de l’arrivée de la PO au pouvoir, le slogan non officiel du parti était : « Uratuj Kraj, zabierz Babci dowod »,  soit « Sauve le pays, prend la carte d’identité ta grand-mère (pour l’empêcher de voter pour les Kaczyński, l’électorat traditionnel du PiS étant les personnes âgées) ». En 2015, au contraire, ce sont les jeunes qui ont fait la différence en faveur du PiS.
Avant de se faire renvoyer par les électeurs en 2007 lors d’élections anticipées suite à une crise avec ses partenaires de coalition, le PiS avait donné pendant deux années le spectacle d’un gouvernement pitoyable, transformant la lutte anticorruption en arme et théâtre politiques, n’hésitant pas à toutes les provocations pour faire tomber ses ennemis. La PO a pensé jusqu’au bout que cette expérience avait à jamais vacciné la Pologne de Jarosław Kaczyński… Erreur ! Celui-ci est aujourd’hui le leader tout puissant d’un parti qui a réussi à faire élire en juin un quasi inconnu Président de la République, puis placer à la tête du gouvernement une femme, Beata Szydło, qui n’a aucune marge de manœuvre face au leader du parti.
Avec une majorité absolue à la Diète (Sejm) et au Sénat, le chef du PiS jouit désormais de tous les pouvoirs sans avoir aucune des responsabilités liées à son exercice. Sous d’autres cieux, ce type de position s’appellerait « Guide de la Révolution ». Par rapport à Viktor Orban en Hongrie, Jarosław Kaczyński ne répond pas aux mêmes caractéristiques : pas de soupçons d’affairisme pour lui. Il est habité par une mission : réaliser les rêves de son frère Lech et de lui-même lorsqu’ils dirigeaient ensemble le PiS, avant l’élection de Lech à la Présidence de la République, disparu dans la tragédie de Smolensk en 2010. Cette tragédie renforçant le mythe et la mission du jumeau survivant…
C’est à la mise au pas du juge constitutionnel que le PiS s’est d’abord consacré. Empêchant celui-ci de publier ses décisions, modifiant sa composition en dépit des règles (mais la PO avait déjà commencé le travail…), n’hésitant pas à faire une loi précisant le mode de travail du Tribunal constitutionnel en violation de tous les principes de séparation des pouvoirs. Il s’attaque maintenant aux médias publics, aux entreprises publiques et à la fonction publique : ce seront désormais des affidés qui prendront l’ensemble des postes à responsabilité. Et ils ne rendront compte qu’au chef du parti. L’annonce d’un renforcement significatif des pouvoirs de la police en matière d’écoutes et du pouvoir du parquet a aussi été annoncée, en parallèle à la fusion des fonctions de Ministre de la Justice et de Procureur général. Ces évolutions sont inquiétantes lorsque l’on se rappelle, par exemple, que le chef des services de renseignement fut, avant d’être gracié par le Président Duda, condamné pour excès de pouvoir pour sa pratique, très particulière, des fonctions qu’il avait à la tête de l’office anti-corruption lors du dernier passage du PiS au pouvoir. Parallèlement le PiS va tenter de maintenir le soutien de son électorat avec des réformes sociales : allocations familiales, abaissement de l’âge de la retraite. Et des réformes économiques conformes à ses orientations et aux attentes de son électorat : taxes sur les banques et les grandes surfaces, remise en cause du travail du dimanche…
Le mythe, le bâton et la carotte : tous les éléments d’une verticale du pouvoir, théorisée sur la Moskova, arrivent aujourd’hui le long de la Vistule.
Habité par cette mission, disposant d’une majorité absolue, il va être difficile d’arrêter Jarosław Kaczyński et sa révolution autoritaire. Révolution autoritaire ? Oui il s’agit bien de cela. « La Pologne refuse ce monde de cyclistes et de végétariens qui ne mise que sur les énergies renouvelables et combat toute forme de religion » disait il y a quelques jours le Ministre polonais des Affaires étrangères : presque du Orban dans le texte ; ou du Poutine. Ces convergences idéologiques, conjuguées à la désorganisation de l’armée polonaise qui sera l’effet principal de la politique d’un Ministre de la défense travaillant à instaurer de la défiance entre la Pologne et l’OTAN, à remettre en cause les appels d’offres indispensables pour que la Pologne dispose d’une armée opérationnelle, peuvent conduire aujourd’hui à s’interroger si, malgré la tragédie de Smolensk, malgré la rhétorique antirusse du pouvoir polonais, la Pologne de Kaczyński n’ira pas renforcer les forces de ceux qui, en Europe, refusent de voir l’Union européenne être le cadre où s’exprime la volonté de vivre ensemble des peuples d’un continent, avec des valeurs partagées, un cadre commun du droit, en développant des politiques communes… Une Union européenne, certes imparfaite, mais qui ne doit pas oublier ses fondamentaux pour se réformer, et qui a besoin de la Pologne pour cela.
Mais la Pologne reste la Pologne. « La Pologne n’a pas encore disparu, tant que nous vivrons » dit la mazurka de Dabrowski, l’hymne national polonais. Déjà, après deux mois, la société civile s’est levée contre les orientations du gouvernement. Le KOD (Comité pour la défense de la Démocratie) mobilise chaque semaine des milliers de manifestants dans les principales villes du pays. L’histoire ne permet pas de douter que la société polonaise saura, comme à d’autres périodes, faire bloc autant que nécessaire contre l’autoritarisme du pouvoir. L’affrontement entre les deux Pologne se met en place. Et c’est ce mouvement qui peut aider le pays à ne pas sombrer. Un pays qui a su construire, dans des circonstances autrement plus compliquées une société civile, une démocratie, un projet alternatif à l’espace soviétique, a la ressource nécessaire pour empêcher le PiS de l’accompagner vers le pire. Et de résister tant qu’il le faudra. L’Europe, quant à elle, doit aux Polonais qui aujourd’hui se lèvent, un soutien déterminé, conditionnaliser les aides européennes au respect de l’ensemble de l’Etat de droit. Comme elle doit à la Hongrie une mobilisation implacable contre une centralisation des fonds européens par le pouvoir central à Budapest, favorisant de la sorte les amis du Fidesz de Viktor Orban. Cette mobilisation ne doit pas empêcher de dialoguer avec les Polonais. Avec la majorité, comme l’opposition. Il ne faut pas dénoncer le pire, sans essayer de l’éviter. /.

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