Mon déplacement en Tunisie (du 28 au 31 oct. 2015)

J’ai effectué, fin octobre, un déplacement en Tunisie. Pionnière et réussite du «Printemps arabe de 2011», la transition tunisienne porte les espoirs de ceux qui veulent faire de la Méditerranée un espace de vie partagé avec des citoyens à égalité de droits. Les espoirs de définir un horizon commun  pour ceux qui cherchent la voie permettant de lutter contre les antagonismes et les préjugés et pour ceux qui vivent de chaque côté de la Méditerranée et dont la vie est interdépendante.
Le prix Nobel a consacré les efforts du quartet constitué d’organisations tunisiennes engagées dans cette démarche (Union Générale Tunisienne du Travail, Union Tunisienne de l’Industrie du Commerce et de l’Artisanat, Conseil de l’Ordre National des Avocats de Tunisie et Ligue Tunisienne des Droits de l’Homme). Une démarche dont la fragilité rend encore plus exemplaire sa réussite grâce à l’opiniâtreté de ses acteurs.
J’attendais cette visite depuis longtemps, tant je voulais confronter mon expérience vécue en Europe centrale de transition démocratique avec celle qui se joue actuellement en Tunisie. J’y ai retrouvé les mêmes inquiétudes envers le retour des « anciennes structures de l’Etat », surtout dans un moment crucial où la menace terroriste ne permet pas de faiblesse et doit mobiliser toutes les compétences.
J’y ai retrouvé le même besoin de réforme de la justice, de « lustration » des responsables publics de l’ancien système. Une grande différence, toutefois, avec ce que j’ai connu ailleurs, le pari de l’alliance politique entre Nidaa Tounès et Ennahda (les deux principales forces politiques du pays), issue des dernières élections, efface de l’avant-scène le principal clivage politique de ces dernières années : celui entre les forces modernistes et laïques et l’islam politique. Dépasser ce clivage, c’est la sagesse d’une nation plurielle : la période de la révolution est terminée ; il faut maintenant agir dans la durée et dans l’unité maximale pour le pays. Mais c’est aussi un risque car il peut conduire  à des recompositions politiques, éphémères, sans matrice et culture politique, regroupant les intérêts du moment. La gauche est morcelée, moins sur ses objectifs que sur les stratégies suivies depuis 2011 par ses différentes composantes : cette situation l’empêche de faire front.
Marqué par les attentats du Bardo et de Sousse,  la Tunisie fait face au même défi sécuritaire que la France : nos combats, nos réussites, nos principes s’inscrivent en opposition avec l’islamisme radical. Dans la phase où nous sommes, aujourd’hui, nous mesurons l’horreur et la réalité quotidienne de la menace. Ainsi, je fus frappé à Sousse par la détresse de ceux qui voient la crise sociale s’aggraver, suite à la fuite des touristes et à la fermeture des hôtels. Cette crise sociale, qui accentue les fragilités de la société, est le principal terreau du terrorisme.  Le tourisme de masse fut peut être une erreur stratégique, mais ce sont des milliers de Tunisiens qui en vivent, beaucoup plus encore qui en vivaient. Ce que j’ai vu à Sousse, la fermeture de l’hôtel Riu, lieu de la tragédie du 25 juin dernier m’a particulièrement frappé.  C’est avec cette perspective qu’il faut penser aux conséquences pour l’Egypte de la perte au-dessus du Sinaï de l’avion russe, avec plus de 220 personnes à bord.
Si les circonstances imposent une solidarité sans faille, je retiens aussi l’exigence de fonctionnement de l’administration de l’Etat et du secteur public pour assainir le fonctionnement de l’économie, rendre le pays attractif, capable de s’intégrer sans dommage à l’espace économique européen. Le développement de la corruption et du commerce parallèle sont des problèmes bien identifiés, qui gangrènent l’économie du pays, sa capacité de développement et la confiance des Tunisiens dans leurs responsables politiques. Le pari du « tout politique », l’appel à la solidarité internationale sont une tentation de la classe politique tunisienne qui ne remplacera pas les profondes réformes internes qui permettront au pays de sortir d’une économie mise en coupe réglée par une oligarchie familiale et les dérives observées aujourd’hui. Et cela ne dépend que des Tunisiens.
La mise en place d’une démocratie forte passe aussi par le renforcement des moyens du Parlement. Une coopération, entre les deux chambres du Parlement français et celles du Parlement tunisien pour mieux comprendre nos contraintes respectives mais aussi pour apprendre à travailler ensemble, est essentielle. Être soumis à l’immédiateté de l’urgence sociale et des attentes de la population sans disposer de moyens pour travailler, c’est pour le Parlement tunisien un risque sérieux de remise en cause par la population, qui attend beaucoup de lui.  A terme c’est un risque pour la réussite de cette transition qui est un combat difficile, plein de promesse, pour tout un peuple mais aussi au-delà, car ce qui se passe en Tunisie, aujourd’hui, a valeur d’exemple.
La démocratie, ce n’est pas seulement le choix d’un gouvernement, mais aussi la mise en place d’une décentralisation des compétences à des élus de proximité. Indispensable pour répondre aux mieux aux besoins spécifiques de chacun. La décentralisation est aussi une école de la démocratie, le moyen par la mise en place d’un réseau d’élus d’avoir dans tout un pays des citoyens engagés et responsables. Cela mérite aussi des échanges d’expériences partagées entre la France et la Tunisie. La communauté franco-tunisienne a de ce point de vue un rôle spécifique à jouer.
Lors de ce voyage, j’ai aussi pu mesurer à Sousse l’inquiétude des parents sur la sécurité de l’établissement scolaire français, sur le besoin de ceux-ci d’être associés à la construction du nouvel établissement, attendu depuis longtemps, et qui a vocation à remplacer un établissement  aux bâtiments très anciens, aux classes rappelant l’ambiance scolaire du milieu du siècle dernier, pas du tout adapté aux moyens modernes d’enseignement.
L’attractivité des établissements français en Tunisie est impressionnante et exige une sélection des élèves tunisiens souhaitant être scolarisés. Si je comprends cette appétence, nous ne pourrons pas y répondre avec le réseau de l’AEFE. Il est essentiel d’intégrer une plus grande coopération éducative entre nos systèmes publics d’enseignement et offrir des perspectives, notamment, en enseignement professionnel. Le défi social et économique auquel fait face la Tunisie mérite une réponse dont l’aspect éducatif doit être pour nous une priorité, à l’image de notre nouvel Institut Français à Tunis, dont l’attractivité et la fréquentation témoignent de son utilité.
Cette visite a aussi été l’occasion de faire le point à Tunis sur la situation des bourses scolaires, des inquiétudes sur l’évolution des frais de scolarité, le fonctionnement des services consulaires. Ici comme ailleurs, les Français ne comprennent pas pourquoi des passeports biométriques ne peuvent être renouvelés à distance, dès lors que les empreintes sont conservées dans un fichier. J’ai aussi pu constater que de nombreux Français avaient des difficultés avec le renouvellement de leur carte de séjour. Cette situation n’est pas du ressort du consulat mais des autorités tunisiennes. Je sais aussi combien la situation est difficile pour les Tunisiens (comme pour tous les étrangers) qui vivent en France auprès de nos préfectures et espère que le prochain projet de loi actuellement en discussion au Parlement permettra d’améliorer la situation. Le Consul général a souligné qu’il était sensible à cette question, lorsque des Français pouvaient avoir des difficultés sur ce sujet et lui en faisaient part.
Je remercie notre Ambassadeur François Gouyette, notre Consul général Christian Reigneaud, nos Conseillers consulaires et en premier lieu Martine Vautrin Jedidi et Francis Gaetti, Français du Monde-adfe Tunisie (www.adfetunisie.org) , Joëlle Ferral Coordinatrice du réseau AEFE en Tunisie et l’ensemble des personnes qui m’ont accueilli et reçu au cours de ces deux jours en Tunisie. Ils m’ont permis de me rendre compte de la situation et de disposer de nombreuses questions méritant maintenant un suivi au Sénat.
Jean-Yves LECONTE./.

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