Bodrum. Et après ?

C’était pendant une audition de François-Noël Buffet, Rapporteur au Sénat du projet de loi sur le « droit des étrangers ». Nous évoquions la répartition des rôles du juge judiciaire et du juge administratif lors d’un placement en rétention prévue dans le projet de loi. Un coup d’œil sur Facebook. La lecture du commentaire de Gabrielle Durana, puis immédiatement après la photo…. Un choc, un malaise. Cet enfant mort, lavé par les vagues et pourtant si vivant tant on voudrait le voir revenir à la vie…Insoutenable. Et la tentation d’éviter de ne plus dérouler Facebook pour ne plus revoir cette photo…

J’ignorais que cette photo allait provoquer une si grande émotion, mais j’étais retourné… Pourquoi celle-là plus qu’une autre, tant nous avions déjà eu des descriptions précises de ce qui se passe en Irak et en Syrie ? Après les images des morts sur les plages, des trains dans les Balkans, des familles se déchirant sous les barbelés hongrois, notre nouvelle frontière Schengen avec la Serbie, que nous faut-il de plus pour ne pas voir qu’en 2015, 100 ans après le génocide et l’exil des Arméniens, c’est une horreur de même nature qui frappe les habitants de Syrie et d’Irak ?

Migrants ? Demandeurs d’asile ?  Réfugiés ? Il s’agit de victimes d’un génocide humain et culturel visant à profondément modifier l’identité, la diversité et l’histoire du Moyen Orient. Il s’agit d’un exil. Oui, il faut le dire et en prendre la mesure humanitaire et politique.

En prendre la mesure humanitaire, c’est en faisant en sorte que plus aucun ressortissant de Syrie ou d’Irak ne risque sa vie et celle de ses enfants pour espérer être recueilli en Europe. A quoi aurait servi un « Hot-Spot » en Grèce pour ce petit garçon sur la plage de Bodrum, s’il fallait quand même qu’il prenne la mer… C’est au Liban, en Jordanie, en Turquie, en Egypte qu’il faut que l’Europe puisse pouvoir reconnaitre la qualité de demandeur d’asile. Que le Service européen d’action extérieure, ou nos consulats sur place, disposent d’une réelle capacité de donner des visas pour demande d’asile et indique aux demandeurs quel est le pays d’Europe qui peut les accueillir. Les dispositions actuelles pour les visas pour demande d’asile sont trop strictes pour répondre à la situation d’aujourd’hui, puisqu’il est quasiment exigé de répondre aux conditions d’obtention d’un visa de long séjour !

En prendre la mesure politique c’est dépasser les erreurs du passé pour travailler avec les pays qui sont prêts à aller jusqu’au bout du combat contre Daech.

En prendre la mesure politique, c’est aussi, en France, parvenir à trouver l’antidote à cette bactérie du FN, qui ronge l’ensemble de nos cerveaux et nous tétanise. Depuis un mois, nous voyons bien, dans les Balkans -qui ne sont pas dans Schengen- que sans coopération entre pays européens, les exilés sont poussés d’un pays à l’autre à grands frais, nourrissant les mafias, créant des crises humanitaires. Nous avons un Calais : sans Schengen nous en aurions 25 ou 30… Schengen n’est pas le problème, c’est la solution.

Ce qu’Orban démontre c’est qu’en alignant ses actions sur les positions sur le FN, il ne fait qu’aggraver la situation  des exilés, mais aussi  celle de son pays… Et cette observation est aussi vraie sur le plan sécuritaire : mieux vaut un espace surveillé où les pays coopèrent dans la transparence que le chacun pour soi. Remettre en cause Schengen serait irresponsable et n’apportait aucune solution à aucun problème. Renforcer Schengen, par une harmonisation des pratiques internes en matière d’asile, de contrôle, ou d’enregistrement des entrées  serait par contre un gage de sécurité et d’humanité.

Lorsque nous avons débattu de la réforme de l’asile au printemps, la situation que nous avons maintenant commençait à apparaitre. L’Allemagne faisait déjà face à un doublement de la demande d’asile sur l’année 2014 par rapport à 2013. Pendant ce temps, la France réformait un système embolisé alors qu’il y avait déjà plusieurs années que le nombre de demandeurs s’adressant à la France était stable. Et nous nous satisfaisions de ce résultat alors que nous voyions déjà parfaitement ce qui se passait chez nos voisins… Avec ce qui arrive,  notre réforme apparait comme encore plus indispensable, mais sans moyens nouveaux pour instruire les demandes les objectifs fixés ne pourront être atteints…

La réforme de l’asile votée en France, avait pour objet de transposer de nouvelles directives qui mirent plusieurs années à être négociées : cela ne suffit pas à faire converger  nos procédures. Les pays européens n’ont même pas aujourd’hui un accord sur une liste de pays d’origine sûrs… Et le règlement Dublin III, au cœur des difficultés, ne saurait dans la situation actuelle renvoyer l’Italie, la Grèce ou la Hongrie à leur responsabilité de premier pays d’arrivée sans qu’une réponse d’ensemble, solidaire, ne soit faite. La surveillance des frontière extérieures de l’espace Schengen peut-elle encore aujourd’hui être un domaine de souveraineté de l’Etat membre concerné ou cette surveillance ne doit-elle pas être une compétence partagée dès lors que l’on réparti dans l’ensemble de l’Europe les personnes qui y arrivent ? Une réforme d’une autre ampleur est indispensable. Mais comment mener celle-ci ? L’asile lie les 28 pays de l’Union et les pays de l’espace Schengen. Jusqu’il y a quelques jours, le Royaume-Uni ne voulait pas en entendre parler. Pourtant, au minimum dans l’espace Schengen, ceci est indispensable. L’urgence est là : arriver en quelques jours à faire plus que ce que les négociations européennes ne sont pas parvenues à faire pendant plusieurs années. L’humanisme européen doit relever ce défi.

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