Menton/Vintimille : la nouvelle frontière de l’Europe ?

Impressions d’une visite, Vendredi 26 juin 2015.

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Depuis la mi-juin et sans notification aux autorités européennes, la frontière franco-italienne, dans le sens Italie vers France fait l’objet d’une surveillance renforcée des autorités françaises, qui peut être assimilée à un contrôle systématique. Routes et trains sont surveillés. Toute personne d’apparence « migrante » fait l’objet d’un contrôle, les trains sont arrêtés et les wagons visités. Cette situation, qui empêche le passage des réfugiés, ou plutôt le retarde, a conduit à la formation de deux concentrations de réfugiés dans la ville de Vintimille : l’une juste à côté de la frontière, le long de la plage, l’autre à la gare de Vintimille.

Au cours du mois de mai, l’arrivée quotidienne de personnes en provenance de la Corne de l’Afrique, Erythréens et Soudanais principalement, via l’Italie, s’était significativement intensifiée, provoquant des déclarations de MM. Estrosi et Ciotti, parlant « d’invasion ». Ceci a engendré, en réaction, une forte mobilisation des forces de police française (PAF, CRS, Brigade des chemins de fers) dans les Alpes-Maritimes, avec beaucoup de renforts extérieurs à la région, pour surveiller la frontière franco-italienne, et tenter de la rendre hermétique. Après une période où les interpellations de personnes irrégulières sur le territoire français conduisaient à des placements en CRA, on a constaté, à partir de la mi-juin, un recours beaucoup plus systématique à des procédures de réadmission directe vers l’Italie, sans passage par un centre de rétention.

Il y a avait donc, vendredi, assez peu de personnes placées au centre de rétention de Nice. La mobilisation policière face à l’afflux de réfugiés conduit à des situations où les droits des réfugiés ne sont pas toujours respectés : des personnes interpelées à Marseille ou en gare de Nice sont immédiatement renvoyées en Italie pour réadmission, même si rien, au-delà de la simple vraisemblance, n’indique qu’ils viennent d’Italie. Mes interlocuteurs italiens m’ont signalé la vidéo suivante où des réfugiés ayant l’air d’adolescents ont été refoulés vers l’Italie par la police française. Lorsque la personne est interpellée alors qu’elle est en partance vers Paris, nos forces de l’ordre refusent de plus en plus souvent de faire les opérations permettant d’obtenir un remboursement de billet de train qui peut couter plus de 100 euros…

Il m’a été aussi signalé le placement en CRA de personnes disposant d’un titre de séjour italien. Cette situation, n’est pas liée à la situation de la frontière franco-italienne, mais à la manière dont la PAF, en Corse, contrôle les arrivées de Ferry en provenance de l’Italie. Arrêtés en Corse avec des titres de séjour Italiens, transférés et placés en CRA à Nice, puis renvoyés vers l’Italie, cette situation qui semble assez récurrente, a un coût certain pour le contribuable et semble assez inutile, sauf probablement pour les statistiques…

A noter aussi des transferts de personnes placées au CRA de Coquelle, à Calais, et transférées ensuite vers les CRA du sud de la France, parfois pour renvoi vers l’Italie. Parmi ces personnes, l’on trouve des demandeurs d’asile en Italie, qui avaient fait l’objet, malgré ce statut, d’une présentation à leur consulat d’origine au CRA de Coquelle…

La situation des réfugiés installés sur les rochers à la frontière a été maintes fois exposée. Elle est indigne. C’est une déchirure à vif sur le visage humaniste que nous aimerions que notre pays s’efforce de conserver. L’attitude des autorités italiennes, qui ont mis en place, à proximité de la gare de Vintimille, un dispositif d’accueil permet aux réfugiés de disposer d’un peu de répit. Ils peuvent dormir, se laver, se restaurer, être soignés.

J’ai visité ce centre en compagnie des autorités municipales, de la Croix Rouge italienne et de la Sénatrice italienne Donatella Albano.

VentimilleA.IT

Il est à craindre toutefois que, si la situation devait s’aggraver, ce serait dramatique pour Vintimille car les réfugiés sont estimés aujourd’hui entre 200 et 400. Les autorités municipales craignent beaucoup les conséquences pour l’image de la ville et les répercussions sur le tourisme en raison de la manière dont la ville est aujourd’hui placée sous les feux de l’actualité, et si une situation similaire à celle de Calais devait prévaloir.

Cette visite m’a donné un réel sentiment de malaise. Le jour où nous avions la tragique confirmation que le risque terroriste était majeur sur l’ensemble du territoire, j’ai pu constater l’importante mobilisation des forces de l’ordre françaises pour bloquer quelques centaines de réfugiés… Est-ce vraiment raisonnable ?

Espagne, Italie, Hongrie, Slovénie, Croatie, Bulgarie, Grèce, Chypre, Malte sont aujourd’hui les pays qui sont en première ligne face aux réfugiés. Les principes généraux de Dublin qui donnent à l’Etat membre qui reçoit une demande d’asile ou qui, le premier, doit constater qu’un étranger est sur son territoire en situation irrégulière, la responsabilité de son accueil dans la zone Schengen (grâce au système EURODAC), apparaissent totalement inadéquats face à l’actuelle pression qu’ils subissent.  Allemagne, Autriche ou Suède reçoivent ensuite une bonne partie de ces personnes qui déposent alors des demandes d’asiles. Ainsi, ils prennent une part significative de la « charge » supposée échoir aux pays constituant les frontières extérieures de l’espace Schengen. Même si cela n’est pas conforme aux textes, il est compréhensible, dans la situation de crise humanitaire et migratoire actuelle, que l’Italie ou la Grèce n’enregistrent pas l’ensemble des arrivées dans le système EURODAC, car rien n’indique que les pays plus au Nord ne soient prêts à porter une part de la responsabilité à laquelle Italie et Grèce font face aujourd’hui.

La politique par la preuve, c’est aujourd’hui pour la France de marquer sa volonté d’une répartition solidaire des réfugiés sur l’ensemble de l’Espace Schengen. Nous sommes l’un des très rares pays de l’Union européenne à ne pas avoir subi d’évolution de notre demande d’asile depuis trois années, alors que la demande était multipliée par plus de deux en Europe. Ceci, c’est un fait. Alors mettons nos actes en accord avec nos déclarations. Proposons de mettre en place un schéma en Europe s’inspirant du « dispositif National d’Accueil » que le projet de loi portant sur la réforme de l’Asile met en place pour la France. Mais pour porter cette idée, ne fracassons pas nos déclarations sur la réalité de nos actes, à Menton et à Vintimille.

Gardons en mémoire que si l’Union Européenne a reçu plus de 600 000 demandes d’asile en 2014 (et chipote sur la répartition de 40 000 réfugiés), c’est beaucoup moins que les plus de un million de réfugiés qu’accueillent chacun des pays comme la Jordanie, la Turquie ou le Liban. Pourtant cette situation n’a pas été l’obsession de la récente campagne électorale en Turquie. Observons aussi que si la pression est plus importante, c’est parce que la situation politique rend impossible, pour les Soudanais, qui souvent étaient en Lybie depuis des années, de continuer à y rester. Et nous savons le rôle que la France a joué, malheureusement, dans cette situation.

Je crains que, faute du courage de dire aux Européens les responsabilités qui nous incombent, le Conseil Européen et les gouvernements qui le composent, sous prétexte de peur du populisme, nous conduisent droit à des égoïsmes nationaux qui ne permettront plus de rien maitriser, de ne rien défendre, et qui marqueront, après une faillite morale, une faillite de l’Europe et une faillite des Etats-membres devenus impuissants, car incapables d’être solidaires. Rien n’est irréversible dans la construction européenne. Cela vaut pour la liberté de circulation, comme pour la monnaie unique.

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