Mon compte rendu du déplacement d’une délégation du Sénat à Moscou du 23 au 26 février 2015

 

Gérard Larcher, répondant à l’invitation de la Présidente du Conseil de la Fédération de Russie, a effectué un déplacement officiel à Moscou du 23 au 26 février. Gérard Longuet, Président du Groupe d’amitié France-Russie au Sénat et moi-même, vice-Président, l’avons accompagné lors de ce déplacement.

Devant ses interlocuteurs comme devant le Conseil de la Fédération réuni en séance plénière, Gérard Larcher a plaidé pour « l’esprit du 12 février », le respect des Accords de Minsk, le retrait des armes lourdes et celui du cessez-le-feu. Indiquant que ce qui se passait à Marioupol était de ce point de vue absolument décisif. Répondant à des interrogations sur des crimes de guerre supposés dont se seraient rendues coupables les forces ukrainiennes, il a précisé que tous les criminels de guerre devaient être traduits devant la justice.

La question de la lutte contre le terrorisme a été aussi évoquée. Cette question, globalement, permet rapidement d’établir des points de convergence, même si le rapport au régime syrien fait bien entendu parti des points de divergence.

Des militants engagés dans le combat pour le respect des libertés et rencontrés à l’occasion d’un dîner à l’Ambassade ont dressé un tableau sombre de l’évolution de l’Etat de droit dans le pays. Cette rencontre a aussi permis d’entendre une position en très grand décalage avec les positions officielles sur le conflit ukrainien.

Lors de cette rencontre, la question des « Mistral » a été soulevée (ce fut le seul moment au cours de l’ensemble du déplacement). Question soulevée comme un reproche à la France d’avoir conclu cette transaction. Gérard Longuet y a répondu, comme Ministre de la Défense au moment de la conclusion du contrat, et pour soutenir le droit du gouvernement à retenir l’exécution du contrat depuis septembre 2014.

Le jour de notre arrivée à Moscou, une visiteuse de prison avait vu Mme Savtchenko, pilote ukrainienne et parlementaire de la délégation ukrainienne à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Elle a indiqué que, dans son 75° jour de grève de la faim, elle était particulièrement faible. J’avais avant mon départ demandé à pouvoir la rencontrer, ce qui n’a pas été accepté par la partie russe. Gérard Larcher a évoqué en tête à tête la situation de Mme Savtchenko avec M. Lavrov.

En réponse à une question posée sur l’opportunité de livrer des armes à l’Ukraine, la réponse a été qu’il fallait surtout, dès maintenant, s’assurer que la Russie n’alimente plus les forces séparatistes car, sans cette alimentation, ces forces s’épuiseraient très vite. Je précise toutefois avoir eu en privé une réponse différente à la question de la part de certains participants à ce diner.

Enfin, soulignons l’inquiétude exprimée par quelques-uns de ces militants sur les conséquences en termes de radicalisation de la gestion par la Russie de ses difficultés dans le Caucase et en Tchétchénie, la Russie apportant déjà un contingent important aux terroristes de Daech.

L’assassinat vendredi dernier de Boris Nemtsov au cœur de Moscou témoigne des pressions auxquelles sont soumis ces militants. Les accusations de trahison à la patrie ou l’assimilation des autorités ukrainiennes à une bande de putschistes d’inspiration nazie, engendre une ambiance où certains peuvent se sentir libre d’agir contre eux.

Les rencontres officielles sont restées marquées par la volonté des autorités de ne rien céder sur leur récit de la situation en Ukraine ou de la mise en place de l’Union douanière. Le Président Poutine datant le premier coup d’état en Ukraine à 2004, au moment de la « Révolution Orange », (curieux de la part d’un Russe à un Français de réduire une révolution à un coup d’Etat, compte-tenu de nos histoires respectives…)… Certains parlant même de « Nazis au pouvoir à Kiev » et M. Narichkine parlant de « guerre civile ». Rien de particulièrement nouveau toutefois dans ces exposés qui relèvent de l’exercice imposé et constant depuis le début 2014. L’action de la France visant à trouver une solution européenne à une crise européenne (si Minsk sort, c’est Washington qui rentre) semble appréciée. Il faut aussi noter que la présence de Gérard Longuet, Ministre de la Défense au moment de la signature des « Mistral » ou de l’intervention en Lybie, n’a pas été l’occasion de « questions qui fâchent » de la part de nos interlocuteurs. Le Ministre Lavrov comme le Président Poutine ont évoqué le conflit israélo-palestinien et, malgré les liens qui les unissent à Israël, ont souligné la contribution de ce conflit à l’intensification du terrorisme et de l’antisémitisme.

Vladimir Poutine dans son entretien a indiqué que l’un des résultats de Minsk, c’est l’acceptation par les séparatistes que l’avenir des régions qu’ils contrôlent est en Ukraine. Mais dans la foulée il a évoqué la question du gaz, puisque l’Ukraine semble ne pas vouloir payer pour les zones séparatistes. A aussi été critiquée la question des contrôles à la sortie des zones séparatistes (totalement logique pour des raisons de sécurité – voir les attentats de Kharkiv) ou la limitation des prestations sociales ukrainiennes en zone séparatiste : on sent ici poindre ce qui pourrait être d’ici quelques semaines une nouvelle ligne offensive, arguant de l’absence de toute action des autorités ukrainiennes dans les zones séparatistes pour revenir sur cet acquis de Minsk. A mon sens, même si cela peut apparaitre comme très difficile, il faut maintenant permettre à Kiev, et en particulier à la Commission Electorale Centrale Ukrainienne qui aura la responsabilité des élections, de pouvoir revenir dans les régions séparatistes (sans cogestion des élections, la participation sera si faible que celles-ci n’auront pas de signification…) : sans cela les accords de Minsk n’apporteront pas la solution. Ce doit être là un rôle pour l’OSCE, dont la Russie souligne qu’elle voudrait voir son rôle renforcé (en dépit de ce qu’ont subi les observateurs de la part des séparatistes… ).

Le Président de Douma a proposé en parallèle au format de Normandie entre les gouvernements, un format de Normandie de travail interparlementaire. Il a été précisément répondu qu’effectivement ceci pouvait avoir un sens, mais si et seulement si Minsk était respecté ; et qu’alors une contribution parlementaire franco-allemande à la réflexion sur la décentralisation approfondie en Ukraine pourrait avoir son utilité. Je partage ce point de vue tout en mesurant la difficulté de la tâche. A mon sens un format « Weimar + Ukraine et Russie » serait plus opportun. Puisque cette collaboration parlementaire est une proposition russe, il faut la faire évoluer dans un sens qui lui donne une utilité, et je crois que la participation polonaise serait un gage de sécurité et de confiance pour l’Ukraine.

Ayant vécu longtemps en Europe centrale, je sais combien le principe « rien sur nous sans nous » est la première revendication des peuples qui voulaient sortir de l’ordre imposé par le pacte signé entre Staline et Roosevelt à Yalta. C’est aujourd’hui une revendication ukrainienne forte, que j’ai ressenti tout au long de mon voyage à Kiev la semaine passée. L’attitude russe vis-à-vis de l’Ukraine est de ce point de vue très dérangeante. Nous devons veiller à ne pas rentrer dans cette logique, car à l’évidence les autorités russes n’ont pas saisi combien l’Ukraine d’aujourd’hui et sa société sont, de fait, sorties de l’espace soviétique. La guerre subie actuellement achevant ce processus.

Dans ce contexte je proposerais dans un premier temps que le Sénat, idéalement en liaison avec l’Assemblée nationale, invite une délégation de la Rada ukrainienne, probablement sa Commission à l’Intégration européenne, afin d’évoquer avec elle les questions du Traité d’association (1), nos expériences de décentralisation (2), notre expérience en matière de transparence de la vie politique -sujet d’actualité à Kiev- (3). En effet, 50% des parlementaires sont de nouveaux élus et cette initiative serait à mon sens la bienvenue pour accompagner les efforts du Président Porochenko.

En conclusion, les autorités russes semblent avoir été sensibles au geste de notre visite. Elle a permis de réaffirmer les positions françaises, mais aussi de faire le point sur les inquiétudes de notre communauté d’affaire présente en Russie concernant la situation économique russe et nos relations commerciales. Elle a permis d’évoquer les difficultés des familles scolarisant leurs enfants dans notre Lycée Français à faire face à des frais de scolarité payés en euros (le rouble est passé de 40 RUR par EUR à 85 au pire en novembre 2014, et aujourd’hui à 70). Les sanctions, conjuguées à la baisse des prix du pétrole qui est de loin la première cause de la situation économique actuelle du pays, pèsent sur le pays, sur la capacité des banques à financer l’économie, en particulier les PME qui sont souvent en grande difficulté. Veillons à ce qu’à moyen terme ces sanctions ne provoquent la liquidation de la classe moyenne russe, renforçant ainsi les marges de manœuvre du régime. Le message de Minsk a été passé lors de ce déplacement. Demain, il faut poursuivre nos actions interparlementaires pour confronter les expériences et échanger nos points de vue, montrant que les valeurs fondatrices de l’Union européenne restent un vecteur de la paix sur notre continent.

 

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s