Ukraine : Une crise européenne

photo copieC’est bien en Ukraine que se décide aujourd’hui une part importante de l’avenir de l’Europe.
La révolution
L’Ukraine, c’est d’abord un pays qui a vécu douloureusement la trahison de la révolution orange. Double trahison : Celle des élites ukrainiennes d’une part. Elites qui n’ont pas ni voulu ni su réformer le pays comme cela était attendu par les centaines de milliers de personnes qui s’étaient mobilisées en 2004. Celle de l’Europe, concentrée sur ses prochains élargissements et qui était alors toute disposée à laisser l’Ukraine dans la zone d’influence russe, sans mettre en place les outils d’accompagnement de la transition démocratique auxquels avaient eu droit les pays d’Europe centrale et orientale pour préparer leur adhésion à l’Union européenne.
Ces trahisons ont eu deux conséquences : (1) Le retour, démocratiquement, de Ianoukovitch, le « tricheur » de 2004. (D’ailleurs l’un de ses premiers actes en tant que nouveau Président a été de changer la Cour constitutionnelle pour qu’elle revienne à la constitution d’avant la révolution orange sans aucune autre formalité…). (2) Une défiance des Ukrainiens vis-à-vis de leur classe politique encore plus grave que celle s’exprimant dans de nombreux pays de l’Union européenne. C’est pourtant dans ce contexte qu’une partie du peuple s’est levée, lorsque Ianoukovitch, tombant le masque, a annoncé en novembre 2013 que l’Ukraine, finalement, ne signerait pas l’Accord d’Association négocié depuis des années avec l’Union européenne et qui constituait la priorité stratégique déclarée de l’Ukraine depuis longtemps. Appétence des Ukrainiens pour l’Europe ? Oui, bien sûr. L’Europe ne mesure malheureusement pas assez ce qu’elle représente à ses frontières. Une meilleure conscience de cela serait fort utile, lui éviterait des décisions ressenties comme égoïstes, contraires à ses valeurs et qui augmentent l’instabilité à ses frontières, ce qui contribue à sa fragilisation. Mais surtout, pour beaucoup d’Ukrainiens, comme auparavant pour les Bulgares ou les Roumains, l’espoir de voir l’Europe initier une nouvelle gouvernance et faire sortir le pays d’une mise au pas mafieuse par les factions qui se partagent le pouvoir.
La révolution, les Ukrainiens l’ont faite en 2004 et ils savent qu’il ne faut pas en attendre de miracle. Ceux qui s’étaient levés en novembre dernier n’étaient pas l’ensemble de la population, mais l’indignation qu’ils avaient le courage de porter, avait partout un écho favorable.
Personne n’acceptait ce système mafieux, même si nombreux étaient les personnes résignées, concentrées sur des conditions de vie de plus en plus compliquées compte tenu de l’aggravation de la situation économique engendrée par la double peine : le pillage du clan Ianoukovitch et le blocage que Moscou opérait sur les exportations de l’Ukraine à la Russie depuis l’été.
En étant autiste, en refusant d’évoluer et en usant de violences policières qui furent suivies par une politique systématique de poursuites et de violences envers les personnes les plus en vue de Maïdan, Ianoukovitch et son gouvernement ont progressivement construit un sentiment de solidarité entre les manifestants les plus résolus et l’ensemble de la population. Solidarité qui a tourné à l’indignation et à la révolte au fur et à mesure que s’accentuait la répression. C’est ainsi qu’il a progressivement perdu, jusqu’au massacre d’une centaine d’innocents et sa chute honteuse qui dévoila tout son système.
Durant son mandat Ianoukovitch aura contribué à renforcer l’opposition géopolitique entre l’Union européenne et la Russie en tentant de se vendre, lui et son pays, successivement aux deux parties, supposées être des ennemis irréconciliables. En ayant accepté de jouer ce jeu, nous voici aujourd’hui pris au piège. Objectivement, les intérêts russes et les intérêts de l’Union européenne ne sont pas contradictoires. Sur beaucoup d’aspects nos approches, nos moyens sont complémentaires et une bonne compréhension entre nous serait un atout pour l’ensemble de nos pays dans la mondialisation. Mais quand Poutine pense à l’Ukraine, il perd souvent la tête. Il a perdu la tête en 2004 en essuyant un échec cinglant au moment de la révolution orange. A nouveau en 2013 lorsqu’il utilisa les sanctions économiques pour pousser l’Ukraine à ne pas signer l’Accord d’Association avec l’UE : En pratiquant ces sanctions il démontra à l’ensemble des Ukrainiens qu’ils ne pouvaient plus avoir une économie qui dépendait autant de la Russie. On connait la suite.
La menace
Humiliée par ce deuxième échec, la Russie tente de reprendre la main par la force. C’est aujourd’hui l’ensemble de l’Europe qui est menacée.
1. L’ensemble de l’Europe est menacée car la probabilité d’une guerre aux frontières de l’Union européenne, d’une guerre qui menace les intérêts vitaux de membres de l’OTAN n’a probablement pas été aussi proche depuis 1962.
2. Cette menace arrive au moment où l’économie de l’Europe se met à frémir et où l’Euro redevient une monnaie digne de confiance. C’est une menace pour notre économie car c’est une crise qui montre que l’Europe n’est pas à l’abri d’une guerre, une crise qui est susceptible de démonter que l’Europe n’est pas en mesure de faire face à ce type de menace.
Après la crise de l’Euro et ses enseignements (qui ne sont pas tous tirés), c’est une nouvelle démonstration que l’intégration fédérale en Europe est nécessaire, et une démonstration de son actuelle faiblesse politique. Deux démonstrations indépendantes de la même faiblesse qui soulignent la direction que doit prendre l’Europe pour mieux prendre son destin en main : voilà le cœur de la prochaine élection au Parlement Européen. Laisserons-nous choisir le PPE et son candidat, Jean-Claude Juncker, l’ex Premier Ministre du Luxembourg, qui aura géré l’immobilisme de la gouvernance de l’Euro pendant 10 ans et aura toujours refusé de faire évoluer l’harmonisation fiscale et le droit bancaire en Europe ? Où au contraire marquerons-nous la volonté que le Président du Parlement européen Martin Schulz devienne le Président de la Commission, témoignant du poids du Parlement européen et du choix des Partis sociaux démocrates européens de réorienter l’Europe ?
Nous n’aurions pas imaginé la crise actuelle au début de l’année. C’est pourquoi il faut faire preuve d’imagination dans les risques portés par la situation actuelle.
1. C’est une crise nucléaire. L’Ukraine, puissance nucléaire à son indépendance, a abandonné son arsenal. A coup de milliards de dollars alors qu’elle était en plein marasme, la Communauté internationale lui a alors tordu le bras. Mais les faits sont là : depuis le mémorandum de Budapest de 1994, les membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU sont garants de l’intégrité du pays. Oublier ceci, c’est rendre non crédible toute politique de non prolifération nucléaire. Quelle garantie donner à l’Iran face à une Arabie Saoudite qui se prend elle aussi au jeu des menaces militaires et qui a de bonnes relations avec le Pakistan, puissance nucléaire ?
2. C’est une menace pour la paix en Europe. Les Accords de Munich en 1938 qui ont mis de fait fin à la Tchécoslovaquie indépendante restent un traumatisme. S’ajoute en Europe centrale la crainte de la Russie. Le parallèle historique est frappant, la conjugaison des traumatismes dangereux. On ne peut pas exclure que des membres de l’OTAN considèrent à un moment donné de l’évolution de la crise que leurs intérêts soient directement menacés et réclament une riposte. Si à ce moment là l’Allemagne se pose encore des questions sur ses intérêts économiques en Russie et la France continue à préparer la livraison des vaisseaux militaires Mistral à la Russie, l’Europe centrale préparera seule sa réaction. L’Europe paiera alors cash son incapacité à faire face au défi qui lui est lancé.
La situation en Ukraine aujourd’hui
Quelques remarques :
1. La situation économique et sociale est désastreuse dans le pays. Le nouveau gouvernement doit faire face à une attente de la part de la population. Que la Russie maintienne le pays en tension pour lui éviter de se consacrer à la situation économique et sociale est une stratégie qui est porteuse de risque sur la stabilité de l’ensemble du pays ;
2. L’Ukraine vient de vivre une révolution. Une révolution se fait rarement avec des bisounours. Ianoukovitch avait ces derniers temps organisé le pillage et l’affaiblissement de certains services de sécurité et le sabotage de l’armée. D’autres services censés être sous la direction du gouvernement légal sont infiltrés par Moscou. Dans ces circonstances il ne faut pas s’étonner que des structures paramilitaires aient émergé et même qu’elles aient parfois leur utilité. Certaines ont participé à la structuration des manifestations. En tout état de cause, il n’est pas satisfaisant que les bâtiments officiels soient maintenant gardés par des milices tandis que certaines de celles-ci occupent des bâtiments dans Kiev, comme l’hôtel Dnipro. La circulation d’armes de guerre n’est pas limitée à la Crimée et sera un enjeu important de la sortie de crise ;
3. La frontière russo-ukrainienne n’a jamais été un modèle d’étanchéité et son contrôle est aujourd’hui crucial pour éviter les provocations de Russes se faisant passer pour des Ukrainiens et qui viennent attaquer les bâtiments officiels à l’est du pays ;
4. Des informations recoupées indiqueraient que le jour du massacre sur Maïdan le chef de « Prawy Sektor » (Secteur droit), l’une des milices existantes à Kiev et en Ukraine a rencontré Ianoukovitch. Pourquoi ? Quelles convergences d’intérêts ? Les excès de certaines organisations, leurs références historiques, servent la propagande russe. Pourquoi n’y a-t-il pas autant de résolution de la part du Kremlin pour lutter contre les bandes ayant des idéologies similaires en Russie ? Mais derrière la dénonciation russe des fascistes et des nazis ukrainiens, il faut bien constater, surtout lorsque l’on voit les méthodes utilisées en Crimée et dans l’est de l’Ukraine, qu’il y a convergence d’intérêt et de méthode entre les groupes paramilitaires et la dialectique de Poutine ;
5. Jusqu’à présent les autorités ukrainiennes, sachant qu’elles disposent de peu de moyens, choisissent d’éviter toute provocation, même lorsque les forces russes font des incursions au delà de la Crimée et minent des champs qui se trouvent juste avant l’arrivée en Crimée. Mais la situation pourrait dégénérer en fonction de la réaction que les Tatars auront à la suite du pseudo référendum organisé en dehors de tout respect de la constitution, du code électoral et sans liste électorale validée. Rien dans la mise en place et dans le suivi de cette consultation n’est conforme à une quelconque loi ;
6. Beaucoup d’interlocuteurs ukrainiens expriment une grande méfiance vis-à-vis d’une Allemagne d’abord soucieuse de préserver son approvisionnement en gaz et ses marchés en Russie. Le rôle d’Angela Merkel dans la décision de Ianoukovitch de ne pas signer l’Accord d’Association et son soutien à Ioulia Tymochenko, jugée très proche de Poutine lorsqu’elle était Premier Ministre (Lorsqu’elle était emprisonnée, elle était en particulier accusée d’avoir signé un accord d’achat de gaz à des prix très favorables à la Russie) rend méfiant sur le soutien que pourrait apporter l’Allemagne à l’Ukraine.
Aujourd’hui en Crimée un gouvernement arrivé par un putsch et ayant organisé la sécession d’une partie de l’Ukraine avec le soutien de groupes paramilitaires dont chacun sait qu’il s’agit en fait de l’armée russe à peine camouflée organise une consultation sensée être une base légale pour que la Russie annexe la Crimée. Demain une action similaire pourrait prendre place sur une partie plus large de l’Ukraine, suite à des actions pilotées par d’autres groupes paramilitaires. Cette évolution est d’autant plus probable que la Crimée n’est pas viable seule. Elle a besoin du cordon ombilical de l’Ukraine pour l’eau ou l’électricité. Quelle réaction doit-on avoir à cela ?
La diplomatie, encore. Car la diplomatie qui échoue, c’est la guerre.
En préalable il faut souligner que la situation présente ce n’est ni le Kosovo, ni l’Abkhazie. D’abord aucune population ne subissait de discrimination de la part de l’Etat central dans cette zone. Ensuite l’Ukraine a une garantie spécifique liée à sa dénucléarisation. Enfin il ne s’agit pas juste d’un territoire qui ferait sécession ou déclarerait son indépendance, mais d’une annexion par la Russie, Etat dont les responsabilités mondiales devraient le conduire à des actions de stabilisation, pas à de l’impérialisme.
L’action de la Russie est particulièrement inquiétante en ce qu’elle semble contraire à ses intérêts de pays intégré à la communauté internationale. Ses intérêts financiers, ceux de Gazprom, qui font souvent office de raison d’Etat pour Poutine, ne semblent pas ici être prioritaires. Son action militaire inquiète ses plus fidèles alliés. De Loukachenko en Biélorussie à Nazarbaiëv au Kazakhstan, ils risquent d’être beaucoup plus méfiants à l’avenir avec le Kremlin. Bref : le seul intérêt qui semble être promu c’est un impérialisme mal caché dans un prétendu droit d’ingérence et devoir de protection qui sont précisément ce que Poutine a combattu avec succès en Syrie. Bref, la Russie ne fait même plus attention à la cohérence de sa diplomatie traditionnelle, car aujourd’hui sa diplomatie, c’est son armée.
Nous devons d’abord avoir la conviction que nous pouvons encore l’emporter par la diplomatie. Notre échec en Syrie est probablement l’une des causes de la situation de force face à nous que Vladimir Poutine tente d’exploiter au maximum aujourd’hui. En Août nous nous sommes fait dicter notre politique par l’émotion, par l’indignation des massacres perpétrés par le régime syrien, sans avoir de proposition politique acceptable pour une sortie de crise et en excluant des négociations un acteur aussi important que l’Iran. Nous étions prêts à aller à la solution militaire sans avoir de solution politique. En Ukraine, c’est le dépit d’un second échec politique en dix ans, l’humiliation subie par le témoignage d’indépendance envoyé par le peuple ukrainien, qui conduit Poutine à aller sur le terrain militaire. L’émotion est dans son camp. Les rôles sont renversés. A nous d’en tenir compte.
La Russie a le choix entre trouver un partenariat avec l’Union européenne où nos intérêts mutuels pourraient prospérer ou la confrontation. Nos atouts, complémentaires à bien des égards, seraient une force dans la mondialisation. Echanges commerciaux facilités, perspectives de suppression des visas. Mais malheureusement la confrontation, au mieux le blocage, est le plus probable. C’est en quelque sorte un retour à l’Europe de Yalta… Yalta, cette station de Crimée où Roosevelt et Staline s’étaient partagés le continent sous l’œil impuissant de Churchill. Dans une telle situation il faudra revoir le fondement de nos relations avec la Russie, et par exemple se doter d’un opérateur unique pour tout achat de pétrole ou gaz en provenance de Russie, tandis que des limitations et un contrôle des échanges entre l’Union européenne et la Russie seront inévitables.
Quelle piste pour éviter cela ? D’abord que les Ministres du Triangle de Weimar (Allemagne, France et Pologne) qui sont heureusement venus à Kiev au moment des massacres sur le Maïdan pour mettre en place un accord évitant le pire travaillent avec les autorités ukrainiennes et russes le plus vite possible. Qu’ils soient les représentants d’une diplomatie européenne, pas d’une diplomatie euro-atlantique toujours mal vécue à Moscou et qu’ils essayent de trouver les pistes pour :
1. Ne pas accepter l’annexion d’un territoire par la Russie, et mettre en place un dispositif garantissant l’autonomie de la Crimée, l’intégrité du territoire de l’Ukraine et la défense des intérêts russes à Sébastopol ;
2. La fin de l’ensemble des milices et groupes disposant d’armes sur l’ensemble du territoire de l’Ukraine et le retour exclusif à des forces de maintien de l’ordre sous autorité du gouvernement ukrainien ;
3. La surveillance de la frontière russo-ukrainienne ;
4. L’organisation de l’élection présidentielle du 25 mai prochain dans des bonnes conditions sur l’ensemble du territoire, Crimée comprise ;
5. Un accord entre toutes les forces politiques ukrainiennes sur les réformes électorales à venir.
L’Ukraine est un révélateur de l’Europe. En novembre, ce sont des milliers d’Ukrainiens qui défilaient en rappelant que l’Europe, pour eux, face à la corruption et à l’oligarchie, c’était la solution. Il ne faudrait pas qu’elle devienne demain le révélateur de son impuissance politique. Le risque est grand. L’action à mener est urgente. Je copie volontiers la citation qu’André Comte-Sponville reprend des pensées de Pascal dans un édito sur la crise ukrainienne : « La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique…. Il faut donc mettre ensemble la justice et la force, et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste ». Force des armes, force des économies, mais aussi force des peuples. Urgent défi pour notre continent !
Jean-Yves Leconte./.

 

crédit photo : http://wyborcza.pl/0,0.html

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