22 janvier 2013 : cinquantième anniversaire du Traité de l’Elysée

Le Traité de l’Elysée a une place à part dans la réconciliation du continent européen. Le rejet de la guerre, avait conduit, en 1918, à la création de la Société Des Nations. Les limites d’une organisation internationale ayant été malheureusement constatées, à la fin de la seconde guerre mondiale, la mise en place de la CECA (1952) avait pour objectif de rendre, selon le mot de Robert Schuman, « la guerre non seulement impensable, mais aussi impossible », en introduisant une politique commune entre 6 pays européens sur ce qui constitue le cœur d’une politique éventuelle de réarmement : la politique du charbon et de l’acier. Quelques années plus tard (1956) le traité de Rome approfondissait la coopération entre six pays d’Europe occidentale. Des structures de coopération supranationale en Europe, étaient posées. Certains évoquaient déjà alors la route vers  les « Etats-Unis d’Europe ».

Une réconciliation réussie entre deux pays, cela n’est pas juste le fruit de deux volontés gouvernementales, mais le croisement progressif des sociétés civiles. La chute de l’Union soviétique ou de la Yougoslavie nous ont montré les drames que pouvaient engendrer un changement des conditions politiques sur des sociétés civiles qui n’avaient pas elle-même travaillé sur leurs différends historiques. Ce fut tout le génie de de Gaulle et d’Adenauer que de le comprendre et de signer un traité qui balayait les questions essentielles pour une réconciliation véritable et de réaliser celle-ci par la volonté expresse et unique des deux pays, sans intervention ou pression des Etats-Unis, qui était assez courante à cette période en Europe. Ce sont les personnalités et les rôles historiques de Charles de Gaulle et de Konrad Adenauer qui ont facilité leur rapprochement dans l’action et ont donné au traité sa portée symbolique : D’une part le rôle du premier dans la libération de la France, de l’autre le fait que le chancelier ait été une figure de la résistance allemande au nazisme.

En plus de l’approfondissement de la coopération entre les chefs d’Etat et de gouvernement aboutissant à la tenue au moins deux fois par an de Sommets franco-allemands, le traité se décompose en trois volets. Deux travaillent sur la réalité pour rendre les conflits impossibles, le dernier vise à forger la société civile de demain :

–        Le volet « Affaires étrangères » implique la tenue de réunions trimestrielles des Ministres des Affaires étrangères pour assurer la convergence des points de vue français et allemand sur tous les dossiers impliquant les deux Etats ;

–        Le volet « Défense », outre une coopération accrue entre les états-majors et les corps d’armée – lors de la signature du traité, l’armée française occupait une partie de la RFA et de Berlin- met en place une intégration des industries de défense nationale devant répondre aux besoins des deux armées ;

–        Le volet « Education et Jeunesse » qui débouchera d’abord sur la création de l’Office Franco-Allemand de la Jeunesse », dont la mission est de faciliter la mobilité des jeunes entre les deux pays et l’apprentissage des langues, puis sur un essor des coopérations décentralisées. Le programme ERASMUS trouve son inspiration dans cette coopération bilatérale.

De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, Mitterrand-Kohl, Chirac-Schröder, Sarkozy-Merkel : ces couples ont successivement symbolisé le traité de l’Elysée. Leur efficacité pour faire avancer la construction européenne et répondre aux crises qui se présentaient à nos pays a évolué en fonction de la place du couple franco-allemand dans l’Union européenne et de la complémentarité économique et politique de nos pays. Cette complémentarité, évidente jusqu’à la réunification allemande, s’est émoussée ensuite. De Gaulle-Adenauer c’est l’affirmation de la volonté de réconciliation et la définition du chemin pour la construire, Giscard-Schmidt c’est le début d’une politique européenne monétaire commune, l’élection du Parlement européen au suffrage universel, une réaction commune de l’Europe face aux enjeux de la guerre froide, Mitterrand-Kohl, c’est la poursuite de cela mais aussi le cadrage de la construction européenne après la chute du Mur de Berlin, la réunification, la mise sur les rails de l’Euro et d’une Europe réconciliée, dépassant Yalta. Ce fut aussi le ratage de la décomposition yougoslave et les drames qui s’en suivirent. Ceci témoignant une fois de plus qu’une France et une Allemagne qui n’agissent pas de concert, ce sont des drames qui ne sont pas évités…

La relation Chirac-Schröder, aura-t-elle un eu apport significatif ? C’est peut-être à ce moment que la relation a commencé à être surjouée pour les besoins de la communication politique. Quant à la relation Merkel-Sarkozy était-elle autre chose que la rencontre de deux tacticiens qui l’utilisaient chacun à des fins de politique intérieure aux objectifs parfois opposés ?

La relation France-Allemagne basée sur une égalité dans la complémentarité est-elle aujourd’hui la bonne équation ? Peut-il y a voir une relation d’égal à égal avec de telles différence économiques entre nos pays, avec une Allemagne maintenant décomplexée ? Quelle est le rôle de la relation franco-allemande dans une Europe où la France et l’Allemagne réunies c’est un peu moins d’un tiers de la population de l’Union européenne et un peu plus d’un tiers de son PIB ? La France doit-elle sortir de son réflexe de penser toute la construction européenne la relation franco-allemande, alors que pour l’Allemagne les deux côtés du Triangle de Weimar germano-polonais et franco-allemand sont également importants ?

Il y a un couple de dirigeants franco-allemand qui manque à être un symbole du Traité de l’Elysée : non que le couple Pompidou-Brandt n’ait rien apporté à la relation franco-allemande, mais Willy Brandt, ancien maire de Berlin, restera d’abord dans l’histoire pour son Ostpolitik. Politique de reconnaissance de l’Allemagne de l’Est, de contacts avec les pays du Pacte de Varsovie, symbolisée au plus haut point par sa visite à Varsovie en décembre 1970. Cette politique a eu un rôle essentiel, en instillant des contacts entre les sociétés civiles de l’Est et de l’Ouest, dans la chute du Mur de Berlin, donnant une visibilité nouvelle à de nombreux dissidents. Malgré l’absence de partenaire aussi solide et légitime que de Gaulle pour Adenauer, Willy Brandt en posant les bases d’une relation plus apaisée entre l’Allemagne et la Pologne a apporté une contribution essentielle à la pacification, puis à la réunification de notre continent. S’il n’a pas une place au Panthéon de la relation franco-allemande aussi haute qu’Adenauer, Schmidt ou Kohl, il est probablement l’un des hommes politiques ouest-européens dont l’action a été la plus décisive sur les évènements de 1989, la réunification de l’Allemagne, la libération de l’Europe.

La France, 40 ans après Willy Brandt, doit finalement intégrer que pour l’Allemagne, sa relation à sa frontière orientale est naturellement essentielle. Que c’est une donnée externe au traité de l’Elysée qui conditionne sa pérennité. Le fait que François Hollande se soit déplacé en Pologne en mars 2012, au cœur de sa campagne présidentielle, puis fasse à Varsovie son premier voyage d’Etat en Europe souligne la conscience des nouvelles autorités françaises qu’aujourd’hui si la relation franco-allemande est importante, elle ne peut être productive pour la construction européenne que si elle se situe dans un cadre multipolaire où en particulier chaque côté du triangle de Weimar doit avoir sa propre existence. Ce qui impose aujourd’hui un approfondissement par une normalisation des relations franco-polonaises. Mais aussi, plus largement, une sensibilité accrue de la France aux préoccupations de l’ensemble des pays d’Europe centrale et orientales.

La gestion de la crise européenne entre 2009 et 2012 par Merkozy a aussi fait beaucoup de mal : beaucoup de réunions, trop d’annonces non suivies d’effets, un trop grand décalage entre les attentes des deux pays, l’impression que derrière le couple franco-allemand se cachait surtout un « diktat » allemand, la volonté, nouvelle d’utiliser la relation franco-allemande non pas pour renforcer les institutions européennes mais pour les contourner au profit de la France et de l’Allemagne. C’est donc dans un contexte de besoin de refondation que se commémorera en 2013 le cinquantième anniversaire du traité :

  1. La force politique d’un traité franco-allemand sur la construction européenne ne peut plus être la même à 28 membres qu’à 6. Nous ne pouvons pas demander la même chose qu’il y a cinquante ans à la relation franco-allemande. Elle est importante, mais doit être complétée par le renforcement d’autres relations bilatérales en Europe. C’est important pour la France. C’est aussi important pour l’Allemagne dont l’image européenne est particulièrement atteinte dans les pays du Sud de l’Europe ;
  2. Si la relation franco-allemande ne peut plus orienter exclusivement l’Europe, un désaccord évident, revendiqué, plongerait toutefois l’Europe dans la crise. Que ce soit sur la supervision bancaire, le budget européen, le contrôle politique des politiques communes mises en œuvre actuellement, la France et l’Allemagne doivent trouver avec leurs partenaires des accords permettant d’avancer ;
  3. Enfin, il faut revenir aux fondamentaux. Constater que Merkozy a produit beaucoup de dégâts sur la perception de la relation franco-allemande et de sa finalité positive pour les peuples. Que l’on se comprend moins qu’auparavant. Que nos langues sont réciproquement moins apprises qu’auparavant et que chaque pays n’est plus une source de curiosité pour l’autre ;
  4. Si nous retrouvons la volonté de travailler sur les fondamentaux, il faudrait alors se poser la question de l’intégration d’un certain nombre de fonctions régaliennes comme la mise en commun des services de police au sein d’un grand espace unifié franco-allemand, de notre politique d’immigration et d’asile, des réseaux consulaires, de l’établissement d’une politique industrielle commune, d’une politique de voisinage et d’élargissement européenne commune, plutôt que d’avoir chacun « nos clients », ce qui dénature la nature même de ces politiques et leur utilité.

La réussite de cette nouvelle étape est conditionnée par une analyse sans concession et sans tabou de la pratique de notre relation bilatérale depuis 30 ans. Nous ne sommes plus dans l’après-guerre. L’Allemagne n’est plus un nain politique. Mais l’histoire nous a enseigné qu’il y aura danger, pour nous et nos voisins si nous ne parvenons pas refonder cette relation sur les bases de la situation politique d’aujourd’hui, et en harmonie avec les attentes des peuples allemands et français.

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