Il faut dépasser les peurs

Écrit par Margaux Agnès

Jean-Yves Leconte, sénateur PS représentant les Français de l’étranger, était de passage à Istanbul la semaine dernière. Cet ingénieur de formation a vécu 20 ans en Pologne et a été vice-président de l’Assemblée des Français à l’Etranger (AFE), avant d’être élu sénateur en septembre 2011. Après une rencontre avec quelques Français établis à Istanbul, il répond aux questions du petitjournal.com

Lepetitjournal.com d’Istanbul : Les sénateurs représentant les Français de l’étranger n’ont pas de territoire dédié, contrairement aux députés. Comment se passe la répartition de travail entre les 12 sénateurs qui occupent cette fonction ?
Jean-Yves Leconte :
(sur une terrasse à Cihangir, photo MA) On ne peut pas se répartir par zone géographique dans la mesure où l’on est élu par l’ensemble de l’AFE. Je me considère comme représentant de tous les Français qui vivent à l’étranger. Mais pour des raisons d’efficacité, entre sénateurs PS on se coordonne sur nos déplacements, nos centres d’intérêt et nos compétences au Sénat. Pour ce qui est des sénateurs UMP, on essaie de travailler ensemble même si ce n’est pas systématique. Au niveau de la répartition géographique, on se coordonne pour ne pas faire le même déplacement dans un intervalle trop rapproché.

Comment gérez-vous votre présence à Paris et vos déplacements à l’étranger ?
Je n’ai pas trouvé le bon équilibre encore. De temps à temps j’envie un peu mes collègues de France métropolitaine qui travaillent au Parlement du mardi au jeudi ou vendredi et retournent chez eux, où dans un rayon de 50 à 100 km ils rencontrent leurs électeurs. Mais nous, on a une situation plus variée, plus riche et plus intéressante. Elle nécessite pourtant une organisation très précise. Il faut à la fois faire le travail à Paris et réussir à voyager le plus possible, dans le plus de communautés possibles. Ce n’est que comme ça que l’on arrive à connaitre les problèmes concrets. On en a une connaissance théorique assez précise, mais il n’y a rien de mieux que le terrain pour s’en rendre compte. Il faut accorder des plages horaires, non pas pour une réunion publique, mais pour essayer de recevoir les gens un par un pour qu’ils nous exposent leurs problèmes.

En général quels sont les sujets qui reviennent le plus souvent ?
La préoccupation partout c’est l’enseignement. Également les droits civiques et politiques, les moyens des consulats, l’action sociale, les problèmes de visas. Dans le cas particulier de la Turquie, les conséquences de la loi votée au parlement en décembre et janvier ont fait partie des inquiétudes des Français. On est aussi à l’écoute des questions qui touchent les relations bilatérales, car les Français vivant à l’étranger sont les premiers acteurs de ces relations. Ils parlent de leurs problèmes à eux mais aussi des attentes des ressortissants de leur pays d’accueil.

En juin, pour la première fois les Français de l’étranger pourront élire leurs propres députés. En quoi est-ce important que ces Français aient des représentants propres ?
C’est utile car beaucoup de Français qui vivent à l’étranger n’ont plus de capacité de voter en France. C’était une discrimination claire pour eux de ne pas participer au choix du Gouvernement et du Parlement. Pour que la réforme soit réussie, il importe maintenant que qu’ils se l’approprient. Si la participation électorale est de 15% alors qu’en France elle est de 65 ou 70%, on va regarder les députés des Français de l’étranger comme très illégitimes. Il est évident qu’il est plus difficile de voter lorsque l’on est à l’étranger. On n’a pas le même accès à l’information et les bureaux de vote sont parfois très loin. On a donc des participations différentes. Lorqu’on a une participation de 70 à 80% en France pour les élections présidentielles, à l’étranger la moyenne est de 43%. Mais il faut faire en sorte qu’il y ait une participation significative à ces élections de manière à ce que les députés soient légitimes pour défendre les intérêts des Français de l’étranger, et que leur expérience économique, culturelle, humanitaire soit connue et valorisée en France.

Avec les sénateurs et bientôt les députés représentants les Français de l’étranger, l’AFE a-t-elle toujours une raison de vivre ?
Oui. Une chose est d’avoir une représentation parlementaire complète, une autre chose est de s’occuper au quotidien de l’ensemble de l’action de proximité. C’est comme si l’on se demandait s’il fallait supprimer les maires, les conseils généraux et régionaux en France puisqu’il y a des députés et des sénateurs. Ces députés et sénateurs sont là pour voter la loi, ils représentent le peuple français au sein du corps législatif. Notre mission n’est pas de se substituer aux collectivités locales. On tient à la décentralisation. L’AFE doit au contraire être renforcée dans ses moyens pour pouvoir vraiment travailler sur la gestion des écoles, la manière d’aider la CFE (Caisse des Français de l’Etranger), la gestion des consulats…

En cas de victoire du PS aux élections présidentielles et législatives, y aura-t-il plus de moyens pour l’action consulaire ?
Dans les circonstances actuelles, répondre oui en mettant un point serait mentir. Concernant l’éducation, il faudra réorienter un certain nombre de moyens. Pour ce qui est de l’action consulaire, cela dépendra des finances publiques, qui sont actuellement dans un état préoccupant. Lorsque je me déplace aujourd’hui, je constate qu’entre les pays et même au sein des pays, il y a de grandes disparités dans les moyens qui sont donnés. Depuis 10 ans les moyens baissent systématiquement et l’action vis-à-vis des Français de l’étranger n’est pas une priorité. On ouvre une mission pour le G20 qui coûte des millions d’euros, puis on la ferme ; il y a des contributions à des organisations internationales dont on se demande à quoi elles servent et pourquoi on les privilégie. Il y a donc un certain nombre de moyens qui pourraient être réorientés.

Vous vous êtes abstenus lors du vote de la loi pénalisant la négation des génocides. Pour vous le problème est juridique ou politique ?
Les deux. Le problème se trouve même sur trois niveaux. Au niveau juridique la loi ne me semble pas adéquate et présente des risques de censure au Conseil Constitutitonnel. Au niveau moral ensuite : est-ce que si l’on constate un génocide, l’interdiction de sa négation doit être inscrite dans la loi ? Moi je réponds oui. Mais puisque c’est une question morale, elle doit être débattue sereinement pour arriver à convaincre le maximum de personnes. Dès lors que ce type de démarche peut être soupçonné d’électoralisme, il vaut mieux remettre ça à une période où on peut le faire de manière sereine, dans l’intérêt de tous et du dialogue. Et ça n’a pas été le cas. Et il y a enfin la question de l’opportunité politique. La France en ayant joué un grand rôle dans la fermeture de la perspective européenne de la Turquie, il est inadéquat aujourd’hui de prendre des positions en tant que Français sur cette question. Quand on a claqué la porte à la Turquie, on a renié nos propres valeurs, et on l’a empêché d’évoluer vers plus d’ouverture et de démocratie. Il y a énormément de choses que l’on pourrait faire ensemble. La gestion de la crise en Syrie, la relation avec l’Iran, la gestion de la politique d’immigration… Moralement la loi pourait s’imposer mais dans des conditions différentes. Voilà pourquoi je me suis abstenu. Aussi parce que je considère qu’il faut favoriser le dialogue entre les communautés.

Si l’on avait travaillé sur le dialogue entre les communautés, pensez-vous que la loi serait mieux passée ?
Je crois qu’en travaillant au dialogue entre les sociétés civiles, les diasporas et les pays, on peut éviter ce type d’antagonismes et au contraire montrer aux gens que l’avenir est ensemble. La question de la non-reconnaissance du génocide arménien ne peut pas être posée brutalement à la Turquie, et ce n’est pas exclusivement notre rôle. On doit participer à un dialogue pour essayer de faire éclore l’histoire que l’on a en commun.

Vous parliez du blocage actuel de la perspective européenne de la Turquie. Est-ce qu’aujourd’hui elle a encore intérêt à entrer dans l’Union ?
L’Union Européenne est malade de tellement de choses aujourd’hui qu’il est clair qu’elle est moins attractive qu’il y a dix ans. D’un autre côté, je suis convaincu que si l’Union Européenne continue à porter des valeurs de démocratie et d’ouverture, on ne peut pas dire non à la Turquie si elle demande à entrer. Mais il faut que nous le voulions aussi. Si les citoyens de l’Union Européenne ne sont pas prêts à dire oui à la Turquie, ceux des responsables politiques qui sont encore convaincus que la Turquie est utile à l’Union Européenne doivent faire un travail pédagogique pour amener une majorité à accepter cette perspective. Ca va être un travail difficile, mais c’est un devoir.

A votre avis, pourquoi les citoyens européens sont frileux à l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne ?
Il y a clairement un certain nombre de responsables politiques qui attisent le chiffon musulman comme un repoussoir. Ce qui n’a aucun sens. Au contraire il serait utile d’avoir un pays musulman. Avoir des composantes religieuses multiples renforcerait la laïcité de l’Union Européenne. Tant qu’on stigmatisera une religion on n’arrivera à rien. On ne peut pas vouloir intégrer et à la fois stigmatiser des gens qui sont sur notre territoire, qui sont parfois des citoyens français, au prétexte qu’ils ont une religion différente. Il faut dépasser les peurs.

Propos recueillis par Margaux Agnès  lundi 20 février 2012

2 réflexions sur “Il faut dépasser les peurs

  1. « Au contraire il serait utile d’avoir un pays musulman. Avoir des composantes religieuses multiples renforcerait la laïcité de l’Union Européenne. »

    Ce n’est pas cela qui fait la « laïcité », mais c’est la séparation dans l’Etat de la société civile et de la société religieuse.
    Associer plusieurs Etats « non laïcs » ne crée pas une union laïque.
    Oui pour des composantes religieuses multiples, mais au sein d’Etats laïcs.

    Maintenant, quid d’intégrer un Etat qui nie son passé, qui nie ses minorités, qui bafoue la liberté de la presse, les droits de l’homme, qui occupe illégalement un pays de l’union européenne ?
    Comment bâtir un dialogue sur de telles bases ?

    Tout cela n’a rien avoir avec la religion. C’est la Turquie qui cherche à faire croire que l’on stigmatise les musulmans.
    Est-ce stigmatiser que de réclamer le respect des principes même d’une démocratie ?

    Oui, c’est un travail difficile et il reste encore beaucoup à faire.

    J'aime

    • Je suis parfaitement d’accord avec vous sur l’ensemble de votre intervention. La Laîcité c’est la séparation de l’église et de l’Etat. Mais aujourd’hui nous voyons que beaucoup utilisent la laïcité non pas pour ce qu’elle est, et que vous rappelez fort justement. Mais pour stigmatiser une religion, en l’occurrence l’Islam. Opposer une religion donnée et la laïcité est le pire service que l’on peut rendre à la laïcité. C’est pourquoi, je l’avoue un peu rapidement, j’ai répondu de cette manière. Car dans un espace multiconfessionnel équilibré, je suis convaincu que la laïcité redeviendrai un principe fondamental et pas un outil de stigmatisation d’une religion.
      Sur la situation en Turquie, je partage aussi votre avis. Mais je pense que ceux qui ont claqué la porte de l’Union européenne à la Turquie par principe ont rendu un immense service aux forces réactionnaires qui, en Turquie, souhaite continuer à nier leur passé et renier leur minorité. Les forces de progrès sont aujourd’hui affaiblies, car ayant perdu leur principale moteur : la persepective d’une adhésion, qui oblige à se mettre en accord avec les valeurs européennes. Le durcissement actuel du régime de l’AKP, les emprisonnements, dont celui du chef d’état major, sont des signes très préoccupants qui sont à mon sens lié au refus de la poursuite du dialogue.

      J'aime

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s