Iran : Attention au gaz !

Ces derniers mois nous avons été témoins de deux évènements apparemment sans liaison entre-eux. : La fusion GDF-SUEZ d’une part, l’aggravation des tensions autour de l’Iran de l’autre. Indépendant ? C’est ainsi qu’ils ont été traités par nos autorités, et pourtant ils gagneraient à être liés car il existe un point commun à ces deux évènements : le gaz. 

L’Iran : le problème n’est-il que nucléaire ?

 Allons au-delà de l’émotion. Le régime iranien n’est pas un régime de paix. Ni pour ses voisins, ni pour Israël, ni pour son propre peuple. Il est porteur de menaces. Doit-on pour autant avoir l’attitude que nous avons aujourd’hui face aux provocations du régime ? Je ne le crois pas.

 Ceux qui ont laissé le Pakistan disposer de la bombe nucléaire, ceux qui aujourd’hui sont prêts à livrer à M. Kadhafi des centrales, certes civiles, mais qui seront le début de transferts de technologies nucléaires vers la Libye peuvent-ils nous faire croire qu’un bombardement de l’Iran peut se justifier pour une raison nucléaire ? La réalité de la menace justifie-t-elle une si grande asymétrie dans les réactions en fonction du pays « coupable » ? Est-ce une tromperie à l’image de la fiction des armes de destruction massive de Saddam Hussein en 2003 ? L’AEIEA, agence de l’ONU chargée des contrôles, semble tout de même plus réservée sur ce dossier que Bernard Kouchner ou les responsables américains. 

 L’Iran, derrière sa façade, n’est pas le pays arriéré, fermé que l’on voudrait nous présenter. Ces dernières années laissent apercevoir de la part de la population un appétit de modernité assez étonnant compte tenu des conditions politiques que ce pays subit depuis 25 ans. L’intransigeance des États-Unis, perçue comme injustifiée, offre tous les jours au régime un soutien dont il a bien besoin sur le plan intérieur. Le syndrome Waldheim joue à plein face aux attaques de « l’Occident ». Et tant qu’on en reste à des échanges de menaces, il faut bien constater qu’il y a une complicité objective entre Bush et Ahmadinejad qui servent mutuellement leurs intérêts respectifs de politique intérieure. Même si, sans doute, la situation évolue actuellement aux Etats-Unis, compte tenu des difficultés rencontrées en Irak.

 Alan Greenspan a confirmé il y a peu ce que chacun savait : La guerre en Irak répondait à des préoccupations liées à la géopolitique de l’énergie. Pour les USA en premier lieu. Mais aussi pour leurs alliés. C’est à nouveau le cas, ici, avec ce nouveau conflit qui couve.

 En matière énergétique l’intérêt de l’Iran est double : D’abord sa propre production pétrolière, mais aussi, et probablement avant tout, sa position de « bouchon » qui permets à l’Asie centrale de rester enclavée, donnant à la Russie une exclusivité quasi-totale sur la commercialisation du gaz d’Asie centrale. Gaz que nous considérons en Europe comme du gaz russe, mais qui en réalité dans des proportions très significatives vient de Turkménistan, du Kazakhstan… Cet intérêt a été souligné il y a peu par la visite de Vladimir Poutine en Iran à l’occasion du sommet des pays riverains de la mer Caspienne.

L’Enclavement de l’Asie centrale : l’intérêt vital du Kremlin

 La situation de la Russie aujourd’hui contraste avec celle de 1998, lorsque le pays était en quasi-faillite. Y a-t-il eu de réformes de structures ? Une reprise significative de la production industrielle nationale ? Non. Le pays s’est transformé en un émirat d’un nouveau genre, tentant de profiter au mieux de la flambée des cours de matières premières. Ce n’est pas à l’ensemble des Russes que ceci profite, mais cela a permis de reconstruire l’autorité des « structures dirigeantes » dont Vladimir Poutine est, sinon la tête, du moins l’interface communicante la plus talentueuse. La Russie a de belles richesses de matières premières. Mais elle profite aussi des richesses de ses voisins d’Asie centrale. Le maintien d’une telle situation est donc une question vitale pour le régime actuel du Kremlin.

 Les pays d’Asie centrale ont depuis la chute de l’Union soviétique pas mal investis dans l’extraction, en particuliers gazière. Mais ils sont totalement dépendant du réseau russe pour transporter gaz et pétrole vers les lieux de consommation et permettre ainsi à Gazprom d’honorer ses contrats avec ses clients européens. Le Kazakhstan, le Turkménistan et les autres pourraient sortir leur gaz via l’Afghanistan et le Pakistan ? Solution pas très fiable aujourd’hui, et, comme par hasard, les Américains sont là. Par la Chine ? Oui, cela se fera. Mais la géographie rend ce projet compliqué et ne pourra se réaliser qu’au prix de très lourds investissements et de longs travaux. Bref, les pays d’Asie centrale sont totalement enclavés et doivent subir la loi de Gazprom qui, entre l’achat de gaz à Achkhabad et la livraison de celui-ci en Italie, se goinfre de marges parfois supérieures à 1000%. Et la marge de Gazprom, c’est la raison d’État numéro 1 au Kremlin ! L’Iran est donc une pièce essentielle pour maintenir l’enclavement de cette grande région… essentielle au pouvoir du Kremlin.

 La situation actuelle, tant que ce n’est qu’une sorte de guerre froide, est assez confortable pour le Kremlin, car la Russie devient alors un indispensable partenaire pour Téhéran. Mais si la situation devait s’envenimer, la Russie, bien que réaliste par rapport aux menaces de bombe iranienne, pourrait bien ne pas se contenter d’être observateur du conflit. Dans tous les cas, il faut être sûr que la Russie fera ce qu’il faut pour se rendre indispensable à une solution, comme aujourd’hui elle l’est – et tente de le rester – au Kosovo.

 Pour les USA, ce statu quo en Asie centrale est d’autant plus risqué que si la Russie en profite à court terme, c’est la Chine qui de manière inévitable désenclavera cette zone à plus long terme. Il est donc essentiel, tant qu’ils en ont encore la force, de déstabiliser un système, une région qui naturellement évolue de manière défavorable à leurs intérêts.

 L’intérêt de l’Europe : Un espace commun de vie avec le Moyen-orient

 Et l’Europe ? Dans cette affaire elle fait semblant de penser que ses intérêts sont identiques aux États-Unis, ce qui n’est notoirement pas le cas. Et n’exprime aucune position au-delà de paroles verbales… auxquelles elle ne croit même pas ! Définissons nos intérêts, par rapport à la paix dans cette zone. Défendre le principe de la non-prolifération nucléaire? Oui – et encore faut-il le faire avec tact et intelligence – en veillant à ce que ne soie pas un piége contre nous-même.

L’Europe a intérêt à la paix au Proche et Moyen Orient, parce que c’est à nos frontières. Il n’y a pas « l’occident » et Israël d’un coté, l’Islam de l’autre. N’opposons pas des concepts différents. Ne favorisons en rien ce modèle d’affrontement que N. Sarkozy semble trouver dans l’ordre des choses. L’Islam est aussi une partie de notre société. Et notre espace commun de vie aujourd’hui, l’Union européenne et les pays candidats ou potentiels candidats à l’Union, avec les Balkans, Chypre, la Grèce et la Bulgarie peut-il vraiment être définit comme l’Occident ? Et n’a-t-il pas vocation à encore s’élargir et à tisser de nouveaux partenariats ? Nous vivons tous dans la même région du monde. Nos références historiques, parfois religieuses, sont les mêmes, même si les points d’observations sont différents. Cet espace méditerranéen est notre cœur. Cassons donc ses frontières plutôt que d’exacerber nos différences.

Sans négliger le risque nucléaire iranien, n’oublions pas cet aspect des choses lorsque nous évaluons les déclarations des responsables politiques sur ce sujet. Sachons où est l’intérêt de l’Europe. Il n’est certainement pas de fournir des arguments pour créer un nouveau foyer de conflit au Proche et Moyen Orient.

La concurrence (chez nous), la raison d’État (chez les autres)

Ajoutons que l’Europe a besoin d’un partenariat vrai et franc avec la Russie. Pas d’un partenariat naïf. Face à « l’État-Gazprom », faire de la concurrence libre et non faussée le vecteur de notre politique énergétique c’est tout simplement irresponsable.  Pour répondre à un monopole public reconstitué de fait en Russie, nos anciens monopoles nationaux étaient mieux préparés que des entreprises énergétiques européennes de distribution ou de transports contraintes par l’application sans discernement du principe d’ouverture à la concurrence. Une politique énergétique nouvelle doit voir le jour :

(1)   en définissant mieux, nos intérêts, nos dépendances pour mieux nous défendre et trouver des solutions,

(2)   en mettant la politique étrangère européenne au service de ces intérêts commun,

(3)   en cessant d’être naïf : Lorsque la Russie achète des sociétés de distribution ou de raffinage en Europe, lorsqu’à coup de contrôles fiscaux les investisseurs étrangers ou les sociétés russes qui ne vont pas dans le sens de l’État (voir Yukos) sont liquidées, expropriées, nous savons bien que nous ne ferons jamais la même chose : Imagine-t-on Sarkozy exproprier Bouygues pour une transaction contraires aux intérêts de la France ? Le respect du droit est important chez nous. Mais ce n’est pas une raison pour nous faire plumer.

 Dans ce monde de l’énergie où les besoins sont grandissants, l’Europe est une brebis perdue au milieu des loups. Russie, Algérie, Venezuela, Angola même États-Unis… l’énergie est en tête des priorités de la politique nationale et les entreprises intervenant dans ce secteur sont contrôlées ou liées aux États. Dans ce contexte, comment pouvons-nous en Europe envisager de confier notre avenir au fil de l’eau, aux intervenants privés de ce secteur ? GDF-SUEZ, malgré certaines synergies qui ont justifié cette fusion, c’est l’outil EDF-GDF, élément de politique nationale, définitivement cassé. Et donner, par principe de libre concurrence, à Gazprom la possibilité de livrer directement eu Europe, c’est mettre les autres opérateurs en situation de faiblesse.

 La planète semble être devenue trop petite pour l’homme, la lutte pour les ressources disponible va devenir de plus en plus âpre. Défendons nos intérêts, forgeons les outils d’une régulation mondiale des ressources et des déchets. L’Europe a un rôle essentiel à jouer. Face aux grands ensembles mondiaux, c’est en tant qu’Européens que nous devons prendre position pour être écoutés. Pour faire une politique extérieure européenne. Une vraie. Pas une qui oscille entre les déclarations lénifiantes d’archevêque les jours pairs. Et les « Bonnes Actions » scoutes les jours impairs.

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